Edité par la famille BESSON à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre, ce carnet ne peut pas être reproduit sans son autorisation

 Carnet transcrit et annoté par Jean-Marie BESSON

suite....    SEPTEMBRE-DECEMBRE 1915

 

       Abel Besson

                                

Septembre 1915

 1er septembre : La vie est monotone. 
Vers le soir l’ordre arrive de partir. Le départ est à 6 heures du soir. On va quitter Ville en Selve. 
Au moment de partir, je suis désigné planton pour garder une charrette de bois et ramasser ce que les camarades auraient pu laisser.   

2 septembre : Il fait un temps de chien.
Deux orages se sont succédés. Les rues ressemblent à des torrents. 
Je suis allé chez de bonnes gens qui m’ont raconté ce qu’on fait les Boches lors de leur passage chez eux. Ils voulaient civiliser les Français, mais c’est honteux tout ce qu’ils ont fait. Il y en avait qui se promenaient en chemise par les rues et cela devant les femmes et les enfants.
Dans la soirée, le Brigadier Riom, Amiel et Ghigo sont venus chercher le bois. Avant de partir on a mangé deux gâteaux aux pommes et bu un litre de vin blanc. J’ai mangé de bon appétit car je n’avais rien mangé depuis une journée.
On est reparti à 4 heures. On est passé à La Neuville et à Craon de Ludes. 
Il a beaucoup plu et on est arrivé tout trempé.

3 septembre : Me voilà à Mailly. 
On est très bien et les civils y sont tous car le pays n’est pas bombardé, bon nombre de maisons appartenant à des Boches.   

4 septembre : La plaine est très belle et on voit très bien la ville de Reims avec la cathédrale à moitié démolie.
Dans la soirée les Boches ont tiré dessus, ainsi que (sur) nos batteries de Puisieulx, Prunay et Sillery.    

5 septembre : C’est la fête à Mailly.
Elle n’a pas eu lieu. Le soir la musique du 61e a joué sur la place Kellermann. 
L’année dernière c’était les Boches qui jouaient.    

6 septembre : Le Commandant ayant vu des signaux avec feux rouges a envoyé des militaires trouver celui qui faisait ces signaux, mais on n’a trouvé personne. 
Le 61e est relevé car Français et Boches avaient trop de fraternité. Ils sortaient de leurs tranchées et fumaient des cigarettes ensemble. 
Il a été relevé par le 40e.    

7 septembre : La tenue est très sévère en ville. 
Il faut sortir ciré et astiqué. Cela parce qu’il y a la Division.  
On continue à la sauter car on est toujours au 38e Corps.   

8 septembre : Les Boches ont de nouveau tiré sur Reims.  Il doit arriver une Division de réserve.
Dans la soirée on est allé diner chez une brave femme.
On était cinq : Audibert, Laujac, Ben
Sadoum, Marc et moi. Cela nous a coûté 3 Francs 50.   

9 septembre : Violent duel d’Artillerie. 
Il est question de prendre l’offensive et 1 million d’hommes sont massés au camp de Chalons (600 000 Français et 400 000 anglais). 
Les Boches tirent sur Reims.  

10 septembre : Les Boches ont bombardé Sillery, Prunay et Verzenay.
Canonnade intermittente toute la nuit.   

11 septembre : La canonnade continue très violente.
Le temps est beau.    

12 septembre : On a beaucoup de travail car il doit y avoir revue.   

13 septembre : La revue a eu lieu aujourd’hui, c’est le Commandant Fauconnet qui a passé la revue.   

14 septembre : On nous a dit qu’il doit y avoir une attaque.  

15 septembre : L’Adjudant nous a tout fait préparer en vue d’une attaque qui ne doit pas tarder. 
On a reconnu les caves pour le cas d’un bombardement prématuré.  

16 septembre : Les Boches ont de nouveau bombardé Reims.  

17 septembre : L’attaque n’a pas encore eu lieu, elle est renvoyée à une date ultérieure.  

18 septembre : Un aéro boche a survolé Reims et a laissé tomber des bulletins disant : « Nous vous attendons de pied ferme si vous attaquez ».  

19 septembre : Canonnade ininterrompue.
Les Boches ont bombardé Verzenay.  

20 septembre : Un dirigeable français a survolé les lignes ennemies et a bombardé les environs de Mézières. On a très bien distingué la forme et le bruit de son moteur. 
Lecture devant la batterie d’un ordre du Général Joffre en vue de l’offensive générale.   

21 septembre : Rien à signaler.   

22 septembre : Le 1er Groupe est parti, le 40e d’Infanterie aussi.
Ce dernier est remplacé par le 301e Territorial (1)
Le dirigeable a de nouveau fait son apparition.   

23 septembre : Bombardement continu des positions boches et françaises.  

 (1) Le 301e RIT (Régiment d’Infanterie Territorial) a son dépôt à Le Puy. (NDE)

24 et 25 septembre : Duels d’Artillerie.   

26 septembre : Offensive française sur plusieurs points.

Les organisations ennemies avant l’offensive française du 25 septembre 1915

 27 septembre : Notre offensive est très bonne ; 12 000 Boches prisonniers, 23 canons. 
Le choc a eu lieu entre Souain, Perthes, lès Hurlus et Ville sur Tourbe.     

28 septembre : Le nombre de prisonniers est de 23 000 hommes, 70 canons et un matériel important. 
D’après le dernier communiqué, les autres pertes ennemies s’élèvent à 26 000 hommes, 18 canons et 32 mitrailleuses. 

29 septembre : Il pleut et il fait froid.   

30 septembre : Il est question de partir de nouveau. 

Octobre 1915

1er   

2 octobre : On repart à 11 heures du soir. 
On passe à Germaine, Avenay Val d’Or, Fontaine, Mutry et on arrive à Bouzy.  
On est près du camp de Chalons. Là tout le 19e est ensemble. C’est la 1ère fois depuis le début.   

3 octobre : On repart à 7 heures du soir.    
On passe à Ambonnay, Isse, Conde sur Marne, Saint-Hilaire au Temple et Dampierre au Temple. Il est 2 heures du matin.    
Après ces 3 jours et 3 nuits de marche, on a séjourné et ce n’est pas malheureux.      

4 octobre : On est resté où on était.  
M. Coste de La Javie est venu me voir avec Lantelme de Chavailles (1).  
J’ai eu de la peine à les reconnaitre.      

5 et 6 octobre : Dans la soirée l’ordre arrive de partir pour Souain, Perthes lès Hurlus.
On part à 8 heures du soir. On passe à Cuperly, Suippes et on s’arrête à quelques pas de Souain. 
Il est 4 heures du matin. Il fait très froid et on ne peut dormir.
Nous voilà dans la danse ; ce n’est qu’un bruit confus de coups de canons.  
A 8 heures on fait deux régiments prisonniers, nos 75 allongent leurs tirs et nous avons avancé de 4 kilomètres.
Le terrain est couvert de cadavres. Les pertes boches sont très sérieuses ; les nôtres assez fortes en blessés car la division Marocaine a donné l’assaut.  
Dans la journée, bombardement continuel.   
A 8 heures, on retourne en arrière et on revient à Juvisy  (2).       

7, 8 et 9 octobre : On est toujours au même endroit.  
On attend l’ordre de mettre en batterie.     

10 octobre : On est parti à la nuit.   
On met en position entre Souain Perthes lès Hurlus et Tahure.   
On est sur le terrain reconquis, le champ de carnage est terrifiant. Beaucoup de soldats n’ont pas de sépulture et sont étendus sur le sol.  
La batterie n’est pas à l’abri et est en rase campagne.    
L’échelon est dans un bois où il y a un cimetière où beaucoup de fantassins des 14e et 271e sont enterrés. 

NOTES: 
(1) Chavailles : village situé à une douzaine de kilomètres à l’Est de la Javie. 
(2) Juvisy ou Juvigny ? (NDE)

14 octobre : Violente canonnade. 
Les aéros boches ont descendu un avion français.   

15 au 23 octobre : Duels d’Artillerie où nous conservons l’avantage.    

24 octobre : Les Boches cherchent à repérer nos positions au moyen de leurs avions.   

25 octobre : Une pièce de la 8e batterie a sauté en blessant 3 hommes et en tuant 2.     

26 octobre : En faisant du feu, Valz a reçu une balle dans l’œil gauche.  
La balle était cachée dans la terre. 
On parle de partir et on doute pour la Serbie.      

27 octobre : Rien à signaler.     

28 octobre : Le départ est fixé dans la nuit du 29 au 30.    
On est relevé par le 37e d’Artillerie (1).    

29 octobre : On charge les charrettes malgré la pluie et le froid.   
On attend pour partir, on n’aura pas chaud.    

30 octobre : Le départ a lieu à 11 heures du soir.   

Novembre 1915

1er novembre : Départ dans la nuit à 3 heures. On est passé à Bussy le Château, Saint-Etienne au Temple, Chalons, Saint-Martin sur le Prè, Fagnières et on arrive à 10 heures à Saint-Gibrien. 
Il pleut et il fait très froid. 
Voilà comment j’ai passé la fête de la Toussaint. 
Le départ est de nouveau fixé à 2 heures du matin. 
On a touché des casques et on dirait que l’on ressemble aux Boches

La seule photo d’Abel coiffé d’un casque, prise chez un photographe (date inconnue).

 2 novembre : On repart à 2 heures du matin.  
On passe à Matougues, Jalons, Athis, Plivot, Mareuil sur Ay, Ay, Disy, Cumières et Damery. 
On est arrivé à 8 heures du matin. 
Il pleut et on n’a pas encore séché le manteau.    

3 novembre : On est toujours à Damery et on est très bien. 
Le soir gueuleton avec Coucol, Audibert, Lombard, Laujac, Cauvin, Vanderbrughe. 
On s’est bien amusé.  

4 novembre : On repart à 8 heures du soir. On passe à Cormoyeux, Nanteuil la Forêt, Marfaux, Chaumusy, Bligny, Saint-Euphraise et Vrigny.   

5 novembre : On est toujours à Vrigny, je suis relevé de bottier sans punition et passe à la 3ème pièce avec le Logis (1) Faissat. Mon remplaçant est Jourdan, de dix années plus vieux que moi. Joli patelin où l’on est très bien.   

6 novembre : Départ à 6 heures du soir, toujours avec la pluie. 
Le cheval de derrière de mon canon tombe et est trainé sur un parcours de 20 mètres. En voulant doubler un caisson, verse sans occasionner de dégâts. 
On passe à Bezannes et on met en batterie à Reims même à 9 heures du soir. 
Nous relevons le 42 (2).    

7 novembre : On est en batterie devant les casernes du 22e (3) et 16e Dragons (4)
On a de bons abris de combat et on est très bien. Ceux du 42 ont été fâchés de partir aussi nous ont-ils mal reçu. De cela, on s’en fout.   

8 novembre : Le matin on a croissants et chocolat, on ne tire pas et on dirait ne pas être en guerre. On a cantine et éclairage à l’électricité. 
Avec nous il y a une section du 1e lourd (5).    

9 novembre : N’ayant pas d’abri de repos, on travaille à en faire un.   

10 au 14 novembre : On travaille toujours à l’abri de repos.
Nous avons tiré 2 coups de canon : un contre avion, car nous sommes pour cela aussi et l’autre pour pointer la pièce.   

15 novembre : Rien de nouveau à signaler. 
J’ai envoyé à Marraine l’intérieur de la cathédrale de Reims après l’incendie allumé par les barbares.    

16 novembre : Il a neigé et il pleut. 
Le soir alerte pour les tirs de barrage. 
Envoyé à Norbert, la carte représentant une batterie de 75 allant prendre position près de Reims.   

17 novembre : Neige et pluie. 
Envoyé à Aline, le cimetière de Reims, siège d’un violent combat du 10 septembre au 2 octobre 1914.  

18 novembre : Voilà deux nuits que je suis de garde, hier de minuit à trois heures, ce soir de neuf heures à minuit. Journée très calme.   

NOTES:

(1) Lire : le Maréchal des logis. (NDE)
(2) Le 42e RAC est stationné à Stenay à la mobilisation. (NDE)
(3) et (4) Le 22e RD et le 16e RD forment la 3e Brigade de Dragons, les 2 régiments sont en garnison à Reims lors de la mobilisation. (NDE) 
(5) Le 1e RAL (Régiment d’Artillerie Lourde) est composé de canons de 155 et de 120. (NDE)

19 novembre : Belle journée. 
Après avoir tiré six coups de canon, les Boches ont répondu par six eux aussi. Ils ont tapé près de la batterie et à côté de la cantine. 
Le soir un avion boche qui passait a été canonné par nous, nous lui avons adressé 22 obus, notre tir était très mauvais, vu que c’était la première fois que nous tirons.   

20 novembre : Manœuvre à pied pour avoir l’allure martiale. 
Envoyé à marraine la vue d’Ay-Magenta. A Norbert, une tranchée dans les rues de Betheny près Reims.  

21 novembre : Aujourd’hui je suis allé à la messe dans l’église Saint-Jacques. 
J’ai vu la Cathédrale, mais elle est bien amochée, surtout le côté gauche de la façade principale. 
Journée calme.    

22 novembre : Rien à signaler, à part un gros mal aux dents.   

23 novembre : Brouillard intense, on ne voit pas à 15 pas. Les arbres sont couverts de givre. 
Le mal aux dents a à peu près passé. 
Gavaudan étant monté, demain j’irai causer au Capitaine.
Il est 11 heures du soir et j’écris mon journal. 
J’ai envoyé à Norbert une vue de Chatillon sur Marne.   

24 novembre : De garde de minuit à 3 heures du matin. 
Rien d’important.   

25 novembre : Il neige et il fait froid. 
Dans la soirée j’ai manqué le ravitaillement. 
Je devais descendre pour faire le « pégot ». C’était Jourdan qui me remplaçait à la 3e pièce. On l’a relevé pour sa paresse et son incapacité au travail.  

26 novembre : J’arrive à Bezannes à 7 heures 15 du soir.
Je suis fêté par les anciens camarades car ils languissaient que je retourne parmi eux.   

27 novembre : Travail en pagaille. 
Il fait très froid.   

28 novembre : Temps très vif. 
Le soir on a mangé un lapin avec Audibert, Cauvin, Carle, Ben Sadoun, Laujac, Riom, Delannoy et Ghigo.   

29 novembre : Pluie continuelle toute la journée.   

30 novembre : Les Boches ont tiré sur Reims sans occasionner de gros dégâts. 
Belle journée. 
On est passé à Suippes et on est arrivé à Saint-Rémy sur Bussy à 7 heures du matin.

(1)     Lors de la mobilisation, le 37e RAC est en garnison à Bourges. (NDE)

Décembre 1915 

2 décembre : Les Boches continuent à bombarder nos positions. 
Hier, Bauliac été blessé ; aujourd’hui c’est Maurel le cycliste.   

3 décembre : Un 150 est tombé à la maison Valbaum blessant deux chevaux.   

4 décembre : La batterie a à déplorer la mort de trois téléphonistes : Le Logis  Pénard, le Brigadier Raffaeli et Roux. Il y a eu aussi deux morts à la 8e et un blessé, le bras emporté. Ils ont été tués en réparant le poste téléphonique du Commandant.
Suis de garde au parc. Dans la soirée les Boches ont encore tiré et ont tué quatre chevaux et blessé deux autres. Ils ont envoyé environ 150 obus de 150.    

5 décembre : Je garde le camarade Laffont qui est en prévention du Conseil de Guerre. 
J’ai été relevé à midi.
Le soir, funérailles des camarades qui ont été tués. Il pleut toujours.    

6 décembre : Quelques-uns de la batterie partent pour le dépôt, former une autre batterie.
Le Tailleur Marc vient de recevoir l’ordre de partir pour Bessages, travailler dans l’usine de Tamaris.  

7 décembre : Rien à signaler.   

8 décembre : Marc est parti avec Audibert, ce dernier part en permission.   

9 au 14 décembre : On fait toujours bonne vie, quoique l’on dit se réserver pour Noël.   

15 décembre : Pluie et boue.   

16, 17, et 18 décembre : Rien à signaler, on ne se fait pas de mauvais sang, quoique étant dans la purée complète.  

19 décembre : Violent bombardement du côté de la Pompelle.   

20 décembre : Le camarade Audibert est arrivé à 1 heure du matin, il est enchanté de son voyage et a vu Papa.  

21 décembre : Le Brigadier d’ordinaire a reçu son ordre de départ pour les Tringlots (1).   

(1) Tringlot: militaire servant dans le train des équipages. (NDE)

On a beaucoup fêté l’arrivée d’Audibert et du cabot (1) Riom.   

22 et 23 décembre : Rien à signaler.   

24 décembre : Avec Audibert je suis allé à Reims. 
Nous avons tellement roulé par la ville que l’on s’était trompé et on est revenu sur nos pas pour prendre la bonne route. A 11 heures et demie on a été à la messe et ensuite on réveillonné avec quelques copains.   

25 décembre : Journée plutôt triste car il pleut et il y a peu d’entrain. 
L’ordinaire de la batterie est un peu plus varié. Le soir on s’est un peu amusés.   

26 au 29 décembre : Rien à signaler.   

30 décembre : On change de cantonnement et on vient tout près de l’église.    

31 décembre : On travaille fort à notre installation.  
On a du large, mais c’est humide. 
Malgré cela on ne se fait pas de bile.

1) Cabot: caporal en argot militaire. (NDE)


Carte postale : le langage des tranchées 3   

 

A SUIVRE....