Edité par la famille BESSON à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre, ce carnet ne peut pas être reproduit sans son autorisation

Carnet transcrit et annoté par Jean-Marie BESSON

 suite....JANVIER-JUIN 1916

       Abel Besson

Janvier 1916

 

1er janvier : Belle journée, l’année commence par le beau temps. L’ordinaire n’est pas mauvais :

                . Champagne,                           

                . Cigare,

                . Jambon.

Voilà le supplément des autres jours. On fait des vœux et des souhaits pour la santé, mais on veut pour 1916 la fin de cette guerre.  

2 janvier : On rigole bien. On fait la guerre et on ne pense plus à cela tant on est habitué.   

3 janvier : On se met au travail.  Cauvin et Vanderbrughe sont montés à Reims. 

4 janvier : On joue presque tout le jour aux cartes, après s’être levé à 9 heures un quart. On ne s’en fait pas.   

5 janvier : Rien à signaler.   

6 au 10 janvier : Activité des deux Artilleries.   

11 janvier : L’Adjudant m’a puni de quatre jours de ravitaillement pour avoir manqué l’appel du matin. Les camarades Cauvin et Ben Sadoun sont avec moi. C’est ma première punition.   

12 au 18 janvier : L’Adjudant nous a fait grâce de deux jours. 

19 au 21 janvier : Rien à signaler.   

22 janvier : On prépare une petite fête pour demain.   

23 janvier : Journée très belle.  On est heureux de voir un peu de soleil. Le soir banquet. Deux ou trois civils de Bezannes étaient avec nous. Chansons variées.   

24 janvier : Rien à signaler.  On nous a dit que nous allons faire 15 jours de batterie attelée.  Nous serons relevés par la 6e batterie.  

25 janvier : On est allé à Ormes pour assister à des remises de Croix de Guerre.  Le Colonel Vincent a passé la revue avant la décoration.    

26 janvier : Suis de garde au parc.   On est bien car il fait beau soleil.  Je languis mon tour de permission.   

27 janvier : La nuit dernière un Zeppelin a survolé nos lignes et a jeté des bombes sur Epernay.   

28 janvier : Hier les Boches ont bombardé Reims.  Aujourd’hui, cela continue. Il y a déjà des morts et des blessés.     

29 janvier : Nouveau bombardement de Reims.  Activité des deux Artilleries. On se dirait un peu au Bois Carré.   

30 janvier : Belle journée.  Le soir, bon gueuleton chez un civil.    

31 janvier : Nouveau bombardement de Reims.   Les aéros sillonnnent l’air.   Le temps est très beau. Petite discussion avec mon chef de pièce au sujet de la vaccination.


Le Petit Journal du 30 janvier 1916 : « le Taube est passé »

 

Février 1916

 1er février : Journée très calme. 

2 février : Vaccination contre le typhus. Ce n’est pas le rêve.   

3 et 4 février : Journées de fièvre, je suis assez fatigué.    

5 février : Rien à signaler.    

6 au 11 février : Quelques obus sur Reims.   

12 février : Un aéro a capoté près de Bezannes.   Les aviateurs sont sains et saufs. Je suis allé le voir. L’appareil est sens dessus-dessous. L’hélice brisée avec quelques fuselages.   

13 février : Revue de santé pour toute la batterie.  Les Boches continuent de bombarder Reims.  Le soir revue comique à Bezannes.   

14 février : Le temps est beau, rien à signaler.   

15 février : Rien à signaler.   

16 février :.

 17 février : Cela barde dans notre secteur.   

18 et 19 février : On continue la même vie. On ne se fait pas de mauvais sang.   

20 février : Les Boches ont tiré une vingtaine de fusants sur la gare.  Aucun blessé et pas de dégâts.  

21 février : Rien à signaler.  

22 février : Les fonds sont en baisse, comme les marks boches.   

23 et 24 février : Rien à signaler.   

25 février : Je suis allé travailler à Champfleury.    

26 février : Me voulant faire prendre la garde je me suis fait porter raide.   

27 février : La flemme m’étant passée, je suis de garde au parc.

 

Mars 1916

 …mars : Me voilà de retour de permission.

Les permissionnaires, vus par l’Imagerie d’Epinal

 Quel cafard on a en retournant au front, car on regrette les bonnes journées au pays et après ces 6 jours, reprendre cette vie de bandits. Heureusement que tout cela passe encore assez vite en retrouvant les camarades avec lesquels on a vite fait de fêter ce retour.   

17 mars : C’est assez dur de se mettre au travail.  Heureusement que je n’ai pas eu le temps d’en perdre l’habitude.   

18 mars : Le cafard est passé.  Les Boches sont tranquilles. La bataille de Verdun fait rage. On a dit que les Généraux Herr, Humbert, Langle de Carry avaient été limogés.   

19 mars : Ce dimanche ne ressemble en rien au précédent.  La bataille de Verdun semble un peu calmée. Nos pertes sont sérieuses.  Les régiments du Midi ont de nouveau morflé.   

20 mars : On apprend que le 55e d’Artillerie (1) a eu beaucoup de pertes.  Six batteries détruites et trois prisonnières.  Le 27e (2) est anéanti.   

21 mars : Je ne reçois rien de la maison. Quel cafard. Le 3e d’Infanterie (3) est décimé. Pauvres camarades.  

22 mars : Les bruits circulent que nous allons partir. Est-ce vrai ? Le 42e (4) est déjà là.   

23 et 24 mars : Ma Division est partie.  Elle est remplacée par la 52e.  Le 42e est venu prêter main-forte car on craint une attaque.   

25 mars : Rien à signaler.   

26 et 27 mars : Pluie toute la journée.  Le canon gronde aux environs de Soissons.   

28 mars : L’ordre parait à la Division de ne plus faire de ressemelages.  Bombardement de Reims. Le 291e  (5) a eu des blessés. Grand concert donné par le 58e d’Infanterie (6)   

29 mars : Rien à signaler.  

30 et 31 mars : Combats d’aéros.

NOTES:

(1) Le 55e RAC 1e Groupe à Camaret, le 2e à Jonquières, le 3e à Courthézon. (NDE)
(2) le 27e BCA  à Menton. (NDE)
(3) Le 3e RI à Digne et  Hyères. (NDE)
(4) Le 42e RAC stationné à La Fère et à Stenay. (NDE)
(5) Le 291e RI à Mézières. (NDE) (6) Le 58e RI Avignon. (NDE)

Avril 1916

 1er avril : Sautage.  

2 au 6 avril : Violent bombardement des batteries et de Reims.  

7 au 13 avril : Bombardement moins violent.  

14 avril : Vacciné de nouveau. C’est plus douloureux que la première fois, mais j’ai trois jours de repos.   

15 au 17 avril : Bombardement de Reims.   

18 avril : J’ai appris que « Le Petit Marseillais » du 19 courant avait été suspendu parce qu’il donnait deux ordres du jour au sujet des évènements de Verdun et concernant les troupes du Midi : 141e (1), 3e et 111e d’Infanterie. Réellement le Midi ne plaît guère aux gens du Nord.   

19 avril : Journée calme.  Les roses, Ludes et nous arrivons à Ville en Selve à 2 heures du matin.   

20 avril : L’Artillerie est renforcée à Reims.   

21 avril : On se prépare à partir.  Le départ est fixé au 23 avril.   

22 avril : Je suis à fond de cale.    

23 avril : Départ à 6 heures du soir.  On passe à Villers aux Nœuds, Villers Allerand, Rilly la Montagne, Chigny.   Complet, les vivres ont diminué de 50%.    

24 avril : Le cantonnement est très bien, mais cela ne vaut pas Bezannes.   

25 avril : On commence à s’installer.   

26 avril : L’atelier est fort bien et on a toujours de bons plumards.   

27, 28, 29  avril et … : Nos positions sont violemment marmitées, malgré cela il n’y a pas de pertes.
 
(1) Lors de la mobilisation le 141e RI est en garnison à Marseille, Salon de Provence et Saint-Chamas. (NDE)

 

Mai 1916

Aucune note sur le carnet pour le mois de mai.

 

Le secteur d’Abel en mai 1916

 

Juin 1916 

1er juin : Les Boches marmitent avec de gros obus asphyxiants. 
Plusieurs de mes camarades en sont atteints mais sans gravité.  
Le sous-chef de la 8e batterie a été tué.           

2 juin : Le camarade Glénat a fait une chute de cheval et s’est tué.         
Quel malheur, il laisse une veuve enceinte et une fillette en bas âge.    

3 au 5 juin : On parle de partir soit dans la Somme, soit dans le secteur de Verdun.   

6 juin : On commence les préparatifs.          
Le magasin se vide et on doit partir demain au soir.         
Malgré cela on va bien dormir.            

7 juin : Départ de Ville en Selve à 7 heures trente du soir.               
On passe à Germaine, Avenay Val d’Or. Arrivée à Ay à 9 heures 30.      

8 juin : Départ de Ay à 10 heures du soir.         
On passe à Dizy, Epernay, Pont à Binson et on arrive à Chatillon sur Marne à 8 heures du matin.       
Les permissions sont suspendues et on attend l’heure de partir.
Sans doute irons-nous embarquer.
Défense est faite d’écrire où nous sommes et l’ordre est très sévère. Aussi on écrit que très rarement.      
Pendant notre voyage, pluie et vent. On dirait le mois de novembre.     
On est cantonné à la belle étoile…

10 au 13 juin :   

 14 juin : Départ de Villiers  à 4 heures, on arrive à Orquigny à 5 heures 30.       
On a fait juste 1 500 mètres. On est cantonné au Moulin.   
Départ d’Orquigny à 7 heures du soir, on va embarquer.              
On passe à Vandières, Verneuil, Dormans et on arrive à Mezy à minuit.        

15 juin : On a embarqué à minuit et demi.            
Quel bon somme après cela. Je m’éveille à Songy.     
On passe Vitry le François, Blesme, Revigny sur Ornain et on débarque à 13 heures du soir à Mussey.
On repart de suite et nous passons à Vassincourt – village tout démoli où il ne reste pas pierre sur pierre-, Contrisson et nous arrivons à Andernay à 5 heures du soir.       
Quel bon somme après cela.                     

17 juin : On se tient prêts à partir dans la nuit.                      

18 juin : Manqué l’appel du matin.            
Punition, un jour de prison à toute la 8e pièce.                    
Après rassemblement des gradés, le Capitaine annonce que nous devons avoir du courage, car c’est à Verdun que nous allons devoir aller. Nous tiendrons le secteur de Vaux, Damploup.      
Les pelotons sont déjà formés. Trois hommes par pièce et relevés toutes les 24 heures.
Cela donne peu à réfléchir, mais le plutôt c’est le meilleur.
Il faudra déjà en revenir et si le destin est favorable on s’en sortira.   
« Adiou leï godassos » (1).         
Sans doute serais-je à un peloton de pièce.         
On a appris que la 52e Division avait été faite prisonnière de sa bonne volonté. C’est pourquoi la 30e va la remplacer. Quels salauds.        

19 juin : Départ de bon matin.                
On passe à Hargeville sur Chèe, Condé en Barrois, Rembercourt aux Pots, Sommaisne et Beauzee sur Aire.
On arrive à 3 heures du soir.                  
Pour une fois  on l’a encore sauté.                  

20 juin : Départ à 6 heures du matin.                         
On passe à Saint-André en Barrois, Souilly, Senoncourt les Maujouy, Lemmes et on arrive à Nixéville à midi.      
On est dans un vaste terrain où il y a un formidable réservoir d’hommes.     
Les aéros font bonne garde, car on craint sans doute que les Boches aient la fantaisie de lâcher quelques bombes.    

21 juin : J’ai vu Chauvin (2) et on rôtit sous un soleil torride.                     
On entend très bien la canonnade. Dans la soirée, relève des pièces.         

22 juin : On change de patelin et nous à Baleycourt.        
Là, j’ai vu Léon Roux (3)  qui est au 2e de Montagne (4).
Nous voilà en pleine zone de feu à Verdun.    
Quel bourdonnement dans les oreilles. La batterie a été ravitaillée.                 
Pour le premier jour les choses ne marchent pas trop bien car les caissons n’ont pu passer et les chevaux ont été atteints de gaz asphyxiants. Canonnade ininterrompue.          

23 juin : La batterie a de mauvais débuts.              
Plusieurs hommes sont déjà amochés. Il y a trois morts, Leschiéra, Laporte et Vanderbrugghe.
Beaucoup ont été évacués à cause des gaz : Boët, Pons, Mallen, Rouveyrol, Sous-lieutenant Lauriol, Combe, Gleyse blessé au ventre.  Les Boches ont attaqué et se sont avancé à 400 mètre des pièces de la batterie.   
Le Capitaine a donné l’ordre de faire sauter les pièces. Trois ont sauté. Les servants ont approvisionné la carabine et avaient les grenades en main.
Une contre-attaque du 58e d'infanterie nous a dégagés et les Boches ont été repoussés.
Les pertes sont très sérieuses et les évacuations continuent.   

 NOTES :   
(1) Expression provençale : « Adieu les godasses ». (NDE)           
(2) Il s’agit vraisemblablement de Damien Chauvin, déjà cité le 1er juin 1915. (NDE)               
(3) Léon Roux était le maréchal-ferrant de La Javie, il est cité dans les Mémoires de Damien Chauvin, Roux, Chauvin et Besson se retrouveront  assez souvent lors de la campagne d’Orient  dans les cantonnements à proximité de Monastir, vers septembre 1918. (NDE)         
(4) Le 2e RAM (Régiment d’Artillerie de Montagne) est en garnison à Nice lors de la mobilisation. (NDE)

 L’obus qui a tué les trois camarades était un 305. Ils ont été ensevelis vivants dans la sape.     

24 juin : J’ai appris qu’Arnaud de Barles (1), était mort des suites des gaz.     
Il sera enterré ici à Baleycourt. Margueritt de la 7e est aussi mort des gaz.          
Le bombardement est intense. Le Capitaine de la batterie est aussi évacué.            
Les pertes pour ma batterie, à l’heure actuelle, sont de 4 morts et 21 évacués. Courtial blessé au mollet.      
Le soir j’ai quitté Léon Roux pour aller ravitailler.     
Il n’y a pas la vie, heureusement que nous avons évité le Ravin de la Mort.      
Les deux artilleries se croisaient, mais la nôtre était dominante de un à dix.      
Perdu en route.                 
Les percutants et les fusants rappliquaient mais pas de pertes. La 8e en a eu 3 ou 4.    
Passé la nuit.    
De retour à 4 heures du matin et on était parti à 7 heures du soir. On devait ravitailler coûte que coûte.       

25 juin : Les pertes continuent à la batterie.               
Le Capitaine doit être évacué. On ne sait pas si c’est pour les gaz ou pour avoir fait sauter les pièces.   
D’après les « Qu’en dira-t-on » on aurait avancé de 1 000m.          
Le soir je suis allé voir Léon Roux.
De retour je devais encore aller ravitailler, mais Audibert m’a averti et j’ai coupé à la corvée.
On n’a pas pu ravitailler et bon nombre de traits ont été coupés.
Pas de pertes à la batterie.
Blessés Bondil et Décugis. Honvault, Berbiguier et Roche sont montés à la batterie pour remplacer les pertes.    Mon tour doit approcher.          
26 juin : Je suis allé à l’enterrement de Margueritt et d’Arnaud de Barles.      
Arnaud a le n°124. Forget a été tué.              

27 juin : Levé à 9 heures, je suis allé ravitailler à la gare de Nixéville.   
Le soir, pluie.
Violent bombardement. Le dernier des Boches contre Verdun doit être le 29 courant.
Cela a été dit. Sera-ce vrai.
Hier les Boches ont bombardé la gare où je suis. Deux obus sont tombés sur l’ambulance, tuant un Major et deux aides.         

28 juin : Journée assez calme.   
Je suis allé ravitailler en obus la position.      
Les Boches n’ont pas tiré.       
Si je réchappe de Verdun (2), j’ai dit qu’après la guerre, j’irai faire un pèlerinage à Notre Dame de Lourdes. Que la Sainte Vierge nous préserve tous.         
29 juin : Violent bombardement dans la journée.     
Le soir je suis allé ravitailler au petit parc à Belleville en passant par Verdun.      
Rentré à 6 heures du matin.        

(1) Barles : village situé à une vingtaine de kilomètres au Nord-Ouest de La Javie. (NDE)  
(2) Entre février et décembre 1916, ce sont les combats les plus meurtriers de la Première Guerre Mondiale, les Français résistent victorieusement aux violentes offensives allemandes. Les pertes humaines furent très lourdes; tués et blessés : 362 000 Français, 336 000 Allemands. (NDE)

30 juin : Matinée assez calme.   
Violent bombardement des positions pendant la soirée.  
Temps pluvieux et mer de boue sur les routes. Cela est bien du temps de la Meuse.   
Le soir, je suis monté de nouveau ravitailler en obus.   
Les Boches n’ont pas tiré.

Carte postale : le langage des tranchées 4

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