Edité par la famille BESSON à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre,
ce carnet ne peut pas être reproduit sans son autorisation
 

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La nuit du 4 août.

Sur notre droite, loin, du côté de Soissons, les Allemands se retiraient, il y eut tant de fusées éclairantes envoyées cette nuit-là autour de nous que l'on aurait pu lire le journal dans la tranchée. Pour savoir si devant nous aussi les Allemands se repliaient et dans ce cas pour ne pas perdre le contact avec eux on envoya de nombreuses patrouilles, mais « ils » étaient toujours là ! Nous eûmes quand même cette nuit-là le plus beau feu d'artifices que j'ai vu de ma vie.

Au petit repos. Vandalisme de soldats.

Après avoir fait notre temps aux tranchées de 1ère ligne nous redescendons au «petit repos» dans un village (St Pierre-les-Bitry ?) entre Attichy et Vic-sur-Aisne. Les civils, les derniers du moins, l’avaient évacué au moment de l'avance allemande du 27 mai. Il y avait donc peu de temps et leur mobilier était resté là. Evidemment, nous la troupe, nous n'étions pas logés dans les bonnes maisons bourgeoises, elles étaient fermées. Avec mon escouade, je logeais un peu en dehors de l'agglomération, dans une espèce de poulailler où il n'y avait rien qu’un peu de paille. Et alors, je vis ceci.

Mes camarades et d’autres qui avaient déjà 2, 3 ou 4 ans de guerre et tous les mal-logés, à coups de crosse, défoncèrent les portes des bonnes maisons, puis les portes des appartements, les armoires,  les meubles, ils jetaient le linge au milieu des chambres et le piétinaient !
Et cela, le vandalisme, cette folie destructrice, je peux dire que c'était courant ! Général ! Le plaisir de détruire ou plutôt la rage ! Saccager pour saccager ! Le beau linge, les beaux meubles, tout saccagé !

Quand je vis ce qui se passait j'essayais d’arrêter cette rage insensée et je dis aux camarades :
« mais vous êtes fous ! Qu'est-ce qui vous prend ? Ce n’est pas à des Allemands, ça ! C’est à des Français comme vous que ça appartient ! Si on faisait ça chez vous, qu'est-ce que vous diriez·? Je comprends bien que si vous avez besoin de quelque chose vous le preniez, mais autrement pourquoi massacrer ce qui est aux Français ?

Allez, emportons des oreillers et des couvertures pour nous installer chez nous afin de bien profiter de notre repos ; si vous avez besoin de quelque chose, de plus ou si vous en avez tellement envie, ça va bien, prenez-le et puis, allez, laissez tout le reste tranquille, allons nous en »
et l’on fit comme j’avais dit.

C'est là à mon avis un des grands maux de la guerre, elle finit par faire perdre le respect des choses et de la vie humaine elle-même comme je le montrerai pour celle-ci un peu plus loin.

Moi qui était « bleu » j'avais encore ce respect mais mes camarades qui étaient tous de braves, de très braves gens, je l'assure car je les connaissais bien, avaient perdu ce respect, ils se battaient depuis 2, 3 et 4 ans !

Cette folie destructrice, on ne peut l'appeler autrement, les soldats l'exerçaient même à leur détriment (ce qui prouve bien que c'était de la folie) ainsi les trains de permissionnaires, surtout ceux qui les amenaient du front aux grandes gares régulatrices, manquaient souvent de vitres et même de portes, les soldats les avaient stupidement cassées ou démolies, alors en hiver on gelait dans des compartiments sans vitres ni portières. Après on le disait : « c'est le soldat qui fait son propre malheur… ».

Et cette manie de tout saccager, cette folie était contagieuse. Il suffisait que l'un commença, il avait bientôt des imitateurs comme les moutons de Panurge. Il fallait avoir du cran pour s'opposer à cette folie, mais en s'y opposant dès le début alors qu'elle n'était encore que le fait d’un ou de quelques individus on arrivait à la faire cesser car tout de même le Français civilisé vivait encore au fond du cœur de chacun, mais devenue collective, quand elle avait fait boule de neige, je ne sais comment on aurait pu la dominer.

Je crois que c'est là l’histoire des mutineries militaires de 1917, après l’offensive ratée du Chemin des Dames et le grand, principal mérite de PETAIN, vainqueur de Verdun fut, comme il le dit, d'avoir apaisé ces mutineries, d’avoir redonné confiance aux soldats .

Souvent, pendant les dernières guerres d’Indochine (1946-52) et d'Afrique du Nord (1954-62), des chrétiens français ont hurlé contre les excès de nos troupes au combat tandis qu'ils étaient tout miel, tout sucre pour nos adversaires qui faisaient 100 fois pire. Ces hurlements (à sens unique) m'ont toujours révolté et même écoeuré. Pourquoi donc ces chrétiens n'allaient-ils pas voir sur place ce qui se passait ? S'ils avaient mené la dure vie de nos soldats, s'ils avaient été comme eux aux prises avec un ennemi menteur et sans scrupule, je gage fort qu'ils auraient vite eu « compris » et que tout en réprouvant les abus ils se seraient abstenus de salir nos soldats, de saper le moral du pays, de glorifier nos adversaires.

 

JMO289e-CARTE

Carte extraite du Journal de Marche et d’Opérations du 289ème Régiment d’Infanterie,
on peut y voir le village de Saint Pierre les Bitry où Alfred se trouve au petit repos.

 

Saint-Pierre-les-Bitry-carte

 

 

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Causes de la guerre 14-18.

Puisque je philosophe sur la guerre, pourquoi ne pas en profiter pour philosopher aussi sur les causes de la guerre ? Aucun historien, à me connaissance du moins, ne mentionne la plus indiscutable de toutes les causes de la guerre 1914-18 comme aussi de celle de 1939- 45 et de celle d'Algérie 1954-62 : la dénatalité française (face aux Allemands et aux Arabes normalement prolifiques). Il est bien certain que si la natalité française durant les décennies qui précédèrent la Guerre de 1914 avait été normale, c’est-à-dire si les familles françaises avaient eu une moyenne de 6 ou 7 enfants au lieu de ne point en avoir ou d'en avoir seulement 1 ou 2 ou peut-être 3, c'est-à-dire si les Français n'avaient pas, en violation, de la loi naturelle, fraudé dans le mariage, pratiqué l'avortement, nous aurions eu en 1914, 2 ou 3 millions de soldats de plus et jamais les Allemands n'auraient osé nous attaquer.

De grands hommes d'état ont indirectement reconnu cette cause des guerres de 1914 et de 1939.
CLEMENCEAU dans son discours au Sénat le 12 octobre 1919 pour l'approbation du « Traité de Versailles » dit ceci :
« Le traité ne porte pas que la France s'engage à avoir beaucoup d'enfants, mais c'est la première, chose qu'il aurait fallu y inscrire car si la France renonce aux familles nombreuses, vous aurez beau mettre dans les traités les plus belles clauses que vous voudrez, vous aurez beau prendre tous les canons de l'Allemagne, vous aurez beau faire tout ce qu’il vous plaira, la France sera perdue parce qu'il n' y aura plus de Francais. Eh bien, c’est un malheur, un grand malheur, c'est un acte de lâcheté. C'est un renoncement au fardeau nécessaire. Cette situation s'est produite sous Auguste, il a fait des lois pour obliger les Romains à avoir des familles nombreuses. Il n’y a pas réussi vous savez comment Rome a fini… »

PETAIN dans sa proclamation du 20 juin 1940 dit : "Trop peu d'enfants, trop peu d’armes, trop peu d'alliés, voilà les causes de notre défaite ».

Il est évident que si la natalité française avait été ce qu'elle eût dû être, la France eût été peuplée suffisamment pour qu'en face de l'Allemagne et de l'Italie alors surpeuplées et ayant besoin d'un « espace vital » elle ne constituât point un vide qui attira en lui ses voisins allemands et italiens.

Si les Français d 'Algérie avaient eu tous les enfants qu'ils auraient dû avoir, les arabes n'auraient jamais pu ni même songé à les chasser de ce pays que ces français avaient entièrement créé on peut le dire. Mais les Arabes pauvres de tout, riches seulement en enfants devaient nécessairement l'emporter dans leur lutte contre les Français riches de tout mais pauvres de berceaux. C'est le droit de la vie sur la stérilité et la mort.

Enfin, d’où vient que les « civilisés » ont peur du « péril jaune » ? D’où vient que les Chinois sont une menace pour l'Europe et l'Amérique ? C'est que la natalité des jaunes, des chinois est forte, très forte et la nôtre... Alors ces pauvres, ces « sauvages » font trembler les «civilisés » … repus et sans enfants !

La justice (la sainteté ou fidélité à Dieu) élève les nations, mais le péché rend les peuples malheureux » dit l’Ecriture. (Prov. 14/34).

La grande offensive : août 1918.

Préparation.

Le 15 août, nous étions encore au petit repos (le grand repos c'était quand on était retiré du front et qu'on s'en allait loin en arrière et pour un assez longtemps). Le matin un prêtre soldat avait dit la messe et il y avait eu pas mal de communions; moi-même j'avais pu me confesser et communier. Le soir nous savions que nous allions remonter en ligne et que ce serait la grande attaque.
Comme nous étions de l'armée MANGIN (10ème Armée) on disait que ce seraient les « noirs » qui seraient les premiers et que nous serions en 2ème position, ce qui sans être folichon est tout de même moins dangereux que d'aller à la baïonnette ou à la grenade, d'être au contact immédiat de l'ennemi. En fait il n'en fut pas ainsi. C'est nous qui fûmes en avant, les régiments noirs étant seulement en « soutien » ou en « réserve ». Avant de remonter nous nous disions entre nous : « combien en restera-t-il de nous dans quelques jours? » Et nous « remettons ça », nous remontons en ligne. Quelques jours plus tôt quand nous étions descendus nous n'avions pas vu d'artillerie sinon celle de notre Division, mais maintenant les pièces d'artillerie sont si nombreuses qu'elles se touchent toutes et sont prêtes à entrer en action. Les artilleurs nous saluent avec respect (au front c'était comme ça, les artilleurs s'inclinaient devant la biffe mais une fois à l'arrière les artilleurs se croyaient bien supérieurs aux fantassins !) et nous encouragent : « courage, les gars, on va vous aider comme il faut. » Et nous, tout r agaillardis nous disions : « qu'est ce qu'ils vont prendre cette fois ceux d'en face ! ».

MANGIN.

Un petit trait au sujet de MANGIN. Il était de bon ton parmi les soldats d'appeler Mangin: « Le boucher" , "le charcutier » ce qui était une pure ânerie mais enfin c’était ainsi. Or, quand je vins en permission après ma blessure dont je parlerai un peu plus loin, je rencontrai à une gare de la ligne Marseille-Digne (à Meyrargues) des camarades qui étaient avec des jeunes filles et qui plastronnaient devant elles et pour les épater leur disaient : « Nous, nous sommes de l'armée MANGIN ! » Je ne pus m'empêcher de leur dire : « espèces d'imbéciles ! Ici, devant les filles, vous faites les malins parce que vous êtes de l'armée MANGIN, il faudrait donc ne pas l’appeler le boucher, le charcutier comme vous faites quand il n'y a pas de filles pour vous écouter. Soyez un peu logiques ! »

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Général Mangin

Première attaque : 18 août.

Le 18 au soir, à 18 heures, nous attaquons. Ma compagnie est compagnie de soutien, nous sommes donc la 2ème vague d'assaut. Nous avançons en colonne par un, à 100 mètres derrière la première vague déployée en tirailleurs. Les Allemands n'opposent guère de résistance et l'on fait pas mal de prisonniers. Nous étions en terrain mamelonné et à droite comme à gauche, à perte de vue on voyait la première vague déferler sur les tranchées ennemies, y descendre, grenader les abris, remonter et continuer son avance. Sur la gauche du côté de Nampcel c'était le 4ème Zouaves qui attaquait. Entre la 1ère vague et la nôtre, lesprisonniers allemands couraient vers l'arrière, les gros obus qui tombaient soulevaient à chaque coup comme un volcan de terre et nous avancions toujours.

 

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Lorsque l'objectif de la vague fut atteint, ma vague dépassa la première et occupa la position.

Nous y fûmes bientôt bombardés par obus à gaz asphyxiants. Que c'est mauvais cette affaire-là ! Heureusement nous étions bien entrainés par l'utilisation du masque à gaz mais le temps de sortir le masque de sa boite, de son étui et de l'ajuster sur la tête, il est bien difficile de ne pas respirer un petit peu de gaz, au moins celui qui est dans le masque et mes yeux n’arrêtaient pas de pleurer dans le masque. Je crois bien que je n’ai jamais de ma vie versé tant de larmes. Par bonheur ce bombardement par obus à gaz dura peu et j'enlevai le masque. Quel bonheur de pouvoir respirer librement.

Avant d’être au front, j’avais toujours pensé qu’il me répugnerait et même qu’il me serait impossible de marcher sur des morts, mais le 19 au soir, nous avions dû nous replier un peu car la veille nous avions trop avancé et il fallait nous mettre à l’alignement de la division et ne pas être sous le feu de notre barrage le lendemain matin quand toute l’armée attaquerait et en même temps, alors en nous repliant il fallait courir le dos courbé dans les tranchées et les boyaux (j’admire maintenant encore la rapidité de cette course constamment brisée par les redans auxquels forcement nous nous heurtions tous les 4 ou 6 mètres et en courant ainsi à fond de train il n’était pas rare de mettre le pied sur des cadavres de la veille qu’il était impossible d’éviter d’enjamber et je me souviens avoir eu cette impression en mettant le pied sur le ventre d’un mort « tiens, ça fait tremplin ». Et nous arrivons ainsi à la sape qui doit nous abriter jusqu’à l’heure « H » de la grande attaque du 20.

Je suis à la section d'assaut.

La sape où nous étions avait été faite par les Allemands, elle était très profonde, mais son ouverture était maintenant face à l’ennemi. Je n’aimais pas rester là-dedans. On y était en sécurité, bien sûr, (à moins qu’un obus n’y entrât de plein fouet), mais la paille était sale, humide. On n’était éclairé que par des bougies, on manquait d’air ; les vieux, eux, y étaient bien contents, quant à moi je préférais rester en dehors, dans la tranchée, à l’air libre. C’est là, dans la sape, qu’on nous distribua nos rôles pour l’attaque du 20 et je fus nommé à la « section d’assaut ». Quelle joie ! Je serai donc au premier rang, je vais pouvoir montrer ce qu’est un méridional. L’empoisonnant c’est que au lieu de me laisser grenadier ou grenadier voltigeur (avec le V.B.) je suis nommé 1er pourvoyeur (en fait le seul pourvoyeur) du fusilier mitrailleur.

Le tireur est le marseillais CHAMBRIER, mon camarade, depuis Antibes. J’avais donc le sac plein de chargeurs, le révolver (pas de fusil) mais je remplirai les poches de grenades car à la grenade je ne crains aucun Allemand tandis qu’avec le fusil-mitrailleur il y a tellement d’enrayages que l’on risque de ne pouvoir ni attaquer ne se défendre.

           A suivre...

Voir Mémoires de guerre d'Alfred BESSON-3