Edité par la famille BESSON à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre,
ce carnet ne peut pas être reproduit sans son autorisation

 Note du webmaster :
Quittant le 111e RI, le bataillon d'Alfred Besson est versé au 289e RI,
Il ne s'agit donc plus du 15e corps, mais ce récit d'un enfant de Provence étant très
intéressant, nous avons décidé de le publier jusqu'à la dernère ligne.

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289e-vignette

 

Un bataillon de marche au Dépôt divisionnaire.

Je ne sais plus si nous avons embarqué à Eclarons ou à St-Dizier, mais je me rappelle que nous avons passé en train à Vitry-le-François, contourné Paris et débarqué à Crépy-en Valois ou peut-être un peu plus au nord-est de Crépy-en-Valois. Des camions nous prirent alors et nous portèrent au Dépôt divisionnaire (D.d.) encore dans une ferme près de Verberie. Je me rappelle aussi qu’entre Vitry-le-François et la grande ceinture de Paris, j’ai vu souvent dans les champs et les prés tantôt d'un côté de la voie ferrée, tantôt de l'autre, des tombes isolées de soldats français et je me disais : « moi aussi, si je suis tué, je veux être enterré là où je serai tombé et qu'une croix marque que là un soldat français est mort pour défendre le sol de la Patrie ».

Au Dépôt divisionnaire nous trouvons des soldats qui, évacués du front pour blessure ou maladie, s'apprêtent à y retourner après leur guérison; la vie y est tout à fait tranquille, on évite d'embêter ceux qui retournent au front.

On monte en ligne. En passant par la forêt de Compiègne.

On n'est pas resté longtemps au Dépôt divisionnaire. Vers le 10 juillet nous montons en ligne. Je me rappelle que traversant à pied, bien sûr, la forêt de Compiègne pour aller prendre nos positions, je remarquai une remise sur la porte de laquelle était cette inscription: « Matériel de lance-flammes ». Je fus indigné d'apprendre ainsi que nous,

français, nous avions un pareil matériel et je me disais que si malgré moi on me versait dans une compagnie de lance-flammes je préfèrerais déserter même à l'ennemi, plutôt que de me servir de pareil matériel. Je trouvais cela trop barbare, indigne de chrétiens, de civilisés.

J'avais entendu dire dans mon village natal que certains soldats du Midi (des zouaves, je crois!) parmi les premiers qui subirent une attaque d'allemands lance flammes en étaient devenus fous ! J'avais une telle horreur de cette barbarie que si je m'étais trouvé en face d’un lance-flammes je ne lui aurais certainement pas fait grâce, m'eût-il supplié pour l'amour du Christ !

La relève.

 

ruines-a-moulin-sous-touvent

ruines à Moulin-sous-Touvent

 

Le Poste de Commandement de mon régiment (du Colonel) était à Moulins-sous-Touvent.
Ma compagnie, la 21ème, Capitaine LAURENT, était dans les tranchées en avant du « ravin des peupliers » et du « point Y ». Pour monter en ligne faire la relève de ceux qui devaient en descendre pour aller au « repos » on attendait la nuit, c'est évident. Nous portions tout notre barda sur le dos et même des caisses de munitions (cartouches ou grenades) et des rouleaux de fil de fer pour faire des réseaux devant la tranchée ; nous étions chargés comme des mulets et c'est souvent que j'ai pensé aux « mulets de Marius » dont parle l’histoire romaine. Il fallait faire attention aussi à ne pas faire de bruit. Pour éviter de se perdre on tâchait de tenir le bas de la capote de celui qu'on avait devant soi mais avec les à-coups de la marche ce n’était pas toujours possible. Quand un obstacle, quand par exemple dans les boyaux trop boueux où l'on avait mis des caillebotis, quelques barreaux manquaient à ceuxci, celui qui marchait en tête le signalait bien : « attention, un trou, faites passer il y a un trou » et de l'un à l'autre on transmettait : « attention, un trou. Faites passer : y a un trou ».

Cela n'empêchait pas quelques-uns d'y tomber. Il est difficile de se faire une idée de la peine que l'on avait simplement pour monter aux tranchées, pour faire la relève. Heureux encore lorsqu'on n’était pas marmité ou pris sous un tir de mitrailleuses. Il y avait en effet des heures où les allemands bombardaient même sans raison apparente, mais ça  pouvait bien tomber sur quelqu’un. Il y avait aussi des endroits dangereux, soit parce qu'à découvert, soit parce que pris en enfilade par quelque mitrailleuse ennemie qui tirait au moindre bruit, au moindre signe de vie, alors on s'arrêtait un peu avant ces endroits pour prendre du souffle, on les traversait en courant et plié en deux. Une fois arrivés à la tranchée, on saluait à voix basse les camarades que l'on relevait, les chefs se passaient les consignes, on quittait son barda et chacun après avoir reconnu son poste de combat s'installait dans son trou. La tranchée que nous occupions cette fois-là était très large, alors on avait creusé des trous individuels dans son flanc en dehors des banquettes de tir ou des postes de guetteur aux créneaux. Dans ces trous on pouvait mettre toutes ses affaires personnelles et s’y mettre soi-même en recroquevillant les jambes et on était chez soi. Au besoin on tendait la toile de tente devant le trou et on était…pépère. 

Au petit poste.

J'étais à peine installé que mon chef de section m'appelle: « Besson, il faut aller au petit poste avec un tel et un tel et vous prendrez le commandement ». Celui qui était désigné pour y aller et être le chef n'avait pas voulu, je l'avais entendu se disputer à ce sujet avec le chef de section, c’était un « ancien » et il n'était pas du Midi ! Quant à moi, je fus heureux et fier au-delà de toute expression d'être envoyé au petit poste et d'y être envoyé comme chef, alors que je n’étais encore qu'un « bleu » et que je n’avais pas de galon. J’avais toujours voulu me distinguer, avoir des citations et montrer aux gens du Nord que ceux du Midi valaient n’importe quels autres. Depuis le début de la guerre, depuis la bataille de Dieuze-Morhange en effet, il était courant d’accuser les méridionaux et en particulier ceux de la région du XVème Corps (Marseille) de manquer de courage, de ne pas valoir ceux des autres régions de France. Tout de suite donc je reprends mes affaires et file au petit poste.

Notre Petit Poste était situé à 150 ou 200 mètres en avant de la tranchée. Ici les tranchées allemandes étaient à 7 ou 800 mètres des nôtres. Comme dans tout petit poste nous étions trois. Notre mission était de monter la garde continuellement et d'empêcher toute attaque surprise de la tranchée derrière nous. Si nous étions attaqués nous devions résister sur place et ne nous replier que si la consigne le permettait, mais toujours, cela va de soi, nous devions alerter la tranchée derrière nous.

Notre petit poste était dans un boyau derrière un rempart de sacs à terre. Le boyau continuait dans la direction de l’ennemi (le front n’était revenu là que depuis l'avance allemande du mois de mai) mais il y avait en avant du mur de sacs à terre une certaine longueur de réseau brun (fil de fer non barbelé) en sorte que l'ennemi ne pouvait s'y infiltrer sans signaler sa présence et donc se faire descendre.

Nous prenions la garde ensemble, tous les trois de 8 heures du soir à 5 heures du matin, c'est-à-dire toute la nuit. L'un surveillait devant, l’autre à droite et le 3ème à gauche. Le chef de poste avait des fusées de signalisation, chacun des trois tenait son fusil en main prêt à faire feu; chacun des trois avait aussi une caisse de grenades à portée immédiate de la main de façon à pouvoir en prendre sans cesser de voir le terrain devant lui. Pendant la journée chacun prenait encore 5 heures consécutives de garde. Comme j'étais très jeune et le moins entrainé, mes 5 heures de garde furent de 10 à 15 heures de façon que je sois bien éveillé dans la garde commune de nuit et dans mes heures de garde le jour.

Le ravitaillement nous arrivait vers les 3 heures du matin. C’était un bon moment. Je buvais tout de suite ma ration d'eau-de-vie (l/4 ou l/8 de quart, je ne me souviens plus bien mais cela n'avait rien d'excessif) car cela me donnait comme un coup de fouet, chassait l'envie de dormir et je pouvais ainsi tenir le coup pendant les dernières heures de veille les plus pénibles évidemment.

Une ineptie.

Je note tout de suite au sujet de l'eau de vie et de crainte de l’oublier, que des imbéciles (ils ne sont malheureusement pas rares !) ont dit que c’est le vin qui a gagné la guerre et que le Commandement français saoulait à l‘eau-de-vie et à l'éther les troupes qu’il lançait à l'attaque. Si c’était vrai cela se serait au et dit parmi les soldats je pense ! Or, jamais je ne l'ai entendu dire par mes camarades qui avaient fait toute la guerre, ni par aucun combattant sérieux et je puis affirmer, en tous cas, que cela, à ma connaissance, n'est jamais arrivé dans mon unité. Ce qui est vrai, c’est qu'avant des attaques qui devaient durer plusieurs jours on touchait le ravitaillement en vivres et en munitions pour plusieurs jours et alors celui qui aurait bu tout de suite tout son vin, toute son eau-de-vie aurait pu se saouler, ça c’est possible. Je n’ai cependant pas constaté que cela se soit produit. Je ne veux pas dire non plus qu’il n’y ait eu aucune brebis galeuse parmi les officiers mais si des faits particuliers se sont produits on n'a pas le droit de généraliser et de calomnier purement et simplement ni le Commandement ni la Troupe.

Pour mon compte personnel j’ajoute que lorsque je n'étais pas au petit poste mais dans la tranchée ou à plus forte raison à l’arrière, au lieu de boire ma ration d'eau-de-vie, je m’en faisais une lotion capillaire ou l’utilisait pour me débarbouiller. Dans les tranchées en effet l'eau était rare, à moins qu’il n’ait plu car alors on tendait la toile de tente dans la tranchée et on recueillait dans la gamelle, comme on pouvait, l’eau qui tombait du ciel !

Dans la tranchée de 1ère Ligne.

La vie au Petit Poste était donc très dure (3 hommes seuls entre les lignes, tendus dans une garde de 14 heures sur 24 !) aussi n'y restait on que 48 heures, après quoi on revenait à la tranchée et la vie de tranchée avec les camarades me semblait presque un paradis comparée à celle du P.P. (Petit Poste) Dans la tranchée en effet il n'y avait qu' un guetteur par section et la faction ne durait que 2 heures; on lisait, on écrivait , on jouait aux cartes, on blaguait, discutait, bref, on était tranquille, on faisait ce qu'on voulait pourvu que l'on n'attirât pas l'attention de l'ennemi.

 

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Je me rappelle qu’une fois le Capitaine WELSCHINGER (son père était membre de l'Institut) capitaine adjudant major du Bataillon vint nous voir et discuter familièrement avec nous sur les opérations militaires, il nous donna son journal (l'Echo de Paris) et prit le nôtre (le Petit Parisien ou un autre plus à gauche) et nous dit « lisez le mien, vous verrez, il est plus intéressant et donne mieux les nouvelles ». Je reparlerai de cet excellent capitaine WELSCHINGER mais à son occasion je crois devoir acter que tous les officiers que j'ai connus au front étaient épatants, très aimés de tous.

En patrouille.

Quelques jours après être revenu de mon premier séjour au « Petit Poste », je fus désigné pour aller en patrouille. Tous ceux qui devaient participer à cette patrouille furent rassemblés l'après-midi devant le P.C. du capitaine. On leur expliqua le but et le déroulement de cette manoeuvre. Nous étions nombreux (une vingtaine sûrement) et presque tous des « bleus » en sorte qu'après coup j'ai pensé que le vrai but de la patrouille avait été de nous entraîner au danger par cette leçon de choses et d’y voir notre comportement.

Le chef de patrouille était un tout jeune aspirant récemment promu lieutenant (peut-être même, mais je n’ose l'affirmer, promu en même temps chevalier de la Légion d'honneur); il trouvait qu'on le faisait marcher plus souvent qu'à son tour, mais il n'osait rien dire à ses chefs car précisément il était le plus jeune, il avait eu de l'avancement et il craignait de déchoir en ne marchant qu'à son tour. Il était estimé et aimé de tous, officiers et soldats.

Au rassemblement devant le P.C. du capitaine je fus pris subitement d'un tremblement nerveux de tout mon corps et malgré tout ce que je me disais intérieurement, malgré les pincements que je me faisais un peu partout, je ne pus le faire cesser ! Heureusement il cessa de lui-même au bout de quelques minutes qui me parurent un siècle tellement j'avais honte et craignais de me faire remarquer et renvoyer. Aucun médecin ni aucun psychologue

n'a jamais pu m'expliquer ce tremblement que d'ailleurs Je n'ai jamais plus éprouvé, même en présence de dangers immédiats et bien plus grands.

La nuit venue, nous partîmes en patrouille et tout se passa comme prévu. Nous allâmes jusque aux tranchées allemandes (une fusée éclairante tomba dans l'herbe tout près de moi) et après être restés suffisamment de temps en observation nous retournâmes dans notre tranchée sans incident. Tout s'était bien passé.

Quelques jours après, la 23ème Cie, notre voisine, envoya devant elle une patrouille comme la nôtre, j'y avais plusieurs camarades d’Antibes. Cette patrouille se heurta à une patrouille allemande; dans cette rencontre elle eut pas mal de blessés et revint alors précipitamment aux lignes françaises. Tous ceux qui participèrent à cette patrouille, blessés ou non, furent cités à l'ordre du régiment et reçurent la croix de guerre sauf deux hommes qui se perdirent entre les lignes et qui, ne sachant où ils se trouvaient, firent « Kamerad » au petit jour devant un petit poste français.

corvée de soupe.

Le plus ennuyeux quand on était en tranchée (habituellement on n'y restait que 6 jours, le tour de séjour était ainsi organisé au bataillon et à la compagnie) c'est qu'il fallait chaque jour aller au ravitaillement. Je détestais cette corvée, la corvée de soupe. Je préférais aller en patrouille et même faire « un coup de main », pourtant il fallait, chacun à son tour, aller à la corvée de soupe. On y allait deux par escouade avec les autres de la section et de la compagnie, et il y avait un chef de corvée, c'est normal. Quand des militaires sont en service commandé il y a toujours un chef. On prenait tous les bidons (de 2 litres chacun) des camarades et il y en avait toujours quelques-uns de rabiot alors cela faisait facilement la dizaine. Il fallait aussi ramener les boules de pain, l'alcool solidifié pour réchauffer notre rata, deux bouteillons de nourriture. Il fallait faire des kilomètres pour aller aux cuisines (1).

 

corveedesoupe

 

Cela pesait terriblement et faisait énormément transpirer. Je me rappelle qu'une fois j'avais tellement transpiré qu'en remontant à la position j'ai bu tout un bidon (2 litres) de café, cependant j'en avais déjà bu au moins 1 litre aux cuisines et cela ne m’a pas empêché de bien dormir dans un trou d'obus où nous nous étions couchés pour une pause, car si pour descendre des tranchées aux cuisines on allait vite (on était à vide et on s'éloignait de l'ennemi) quand on y remontait on ne se pressait pas, il suffisait d'ailleurs qu'on y arrivât de façon que les distributions soient faites avant le jour; de plus, chargés comme nous l'étions il eut été difficile d'aller vite, alors très souvent on faisait un bon somme en cours de remontée.

Les poux.

J’ai dit un peu plus haut que dans les tranchées l'eau était rare, on n’en avait pas assez pour faire sa toilette et se raser, de là vint que beaucoup de soldats surtout au commencement de cette guerre de tranchées, laissèrent pousser cheveux et barbe et c'est ainsi que le soldat devint le « poilu ». Le manque d'eau eut une autre conséquence à savoir la grande difficulté, l'impossibilité même d’être propre. Quand il pleuvait on était nécessairement dans la boue et qu’il plût ou que l'on fût au sec, toujours (je ne connais pas d'exception) dans l'abri individuel et plus encore dans les sapes, les cagnas, guitounes et autres abris collectifs, on était couvert de poux, les « totos » !

On se grattait donc et on en riait aussi. Un des grands bienfaits du « petit repos » quand on descendait des lignes, c'était de changer de linge ! On touchait alors chemise, caleçon, chaussettes propres et l'on donnait son linge sale (c’est la compagnie qui pourvoyait à cela)

et puis on pouvait enfin se laver, se débarbouiller et faire la chasse aux poux. De ceux-ci il y en avait ! Il y en avait ! On les prenait par pincée avec la bourre de la laine du pantalon à la face interne du genou, ailleurs il y en avait un peu moins cependant, mais cette engeance est (1) Dès qu'on s'était un peu éloigné des tranchées de première ligne on était tenté de marcher sur le terrain, hors dos boyaux, mais des écriteaux nous rappelaient souvent : « l'avion te cherche, la saucisse te voit, l'allemand te guette, prends le boyau ». Evidemment, la nuit, le danger n'était pas grand mais la prudence est une vertu la nuit comme le jour tellement vivace et tellement prolifique que jamais on ne parvenait à s'en défaire pour plus de 24 heures !

Mon escouade. Patriotisme des hommes.

A cette époque de la guerre, le recrutement des régiments était très mélangé. Dans mon escouade, par exemple (et dans les autres c'était bien à peu près pareil) sur les 7 hommes qui la composions il y avait : 1 ch’timi (ou gars du Nord), 1 parisien, 1 paysan de l'Yonne, 1 breton, 1 savoyard, 1 marseillais et moi provençal et … nous étions dans un régiment parisien. En temps de paix le 89ème R.I. régiment d’active dont le 289ème était en temps de guerre le régiment de réserve, avait plus d'effectifs à Paris qu'à Sens bien que le dépôt régimentaire fut Sens. Le marseillais (CHAMBRIER) et moi étions du même âge. Nous avions été incorporés ensemble à Antibes, nous n'avions pas 20 ans. Les autres étaient plus âgés, 35 ou 40 ans et étaient au front depuis le commencement de la guerre, sauf peut-être le breton qui était plus jeune que les autres. Tous désiraient vivement la fin de la guerre, ils en « avaient marre », mais ils désiraient encore plus vivement la victoire, ils étaient patriotes, ils aimaient vraiment la France, aussi ils éprouvèrent et manifestèrent une grande joie lorsque, un peu plus tard, on nous annonça que nous devions attaquer avec toute notre Division pour nous mettre à l'alignement de notre armée, la 10ème, Armée Mangin, qui prendrait « la grande offensive » le 20 août !

         A suivre.....

voir Mémoires de guerre d'Alfred BESSON-2