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De Maurice MISTRE-RIMBAUD
-Des républicains diffamés pour l'exemple, 2004 -La légende noire du 15e corps, 2008

 

 Insulté, diffamé, blessé, fusillé ! ....  (1)

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La réhabilitation des fusillés pour l'exemple est un devoir d'honneur.
Réhabiliter les fusillés, c'est refuser l'arbitraire et le crime en toutes circonstances d'où qu'ils émanent.

Dans le 15e corps provençal, pour l'année 1914, nous avons recensé 13 martyrs(2) et si on rapporte ce chiffre à celui de l'historien, le général Bach, qui pour la même période en a trouvé 166 dans l'ensemble de l'armée, cela donne 7,83% alors que ce corps ne représentait que 4,7% des effectifs.
Mais ce taux pour septembre, mois des premiers fusillés, est de 14,3% (6 sur 42)!!      Parmi eux :

 

173RI - Copie     TOMASINI Joseph Marie 
    173e RI
    né le 17 février 1893 à  Monacia d'Aullène (Corse)
     Marié le 27 juin 1911, à Erminie LOVICHI
     2 enfants
     Victime de l'abominable légende du 15e corps.

 

Au moment de la déclaration de guerre, en 1914, le 173e est en garnison à :

Bastia      Etat-major et 4e bataillon
Bonifacio 1er bataillon (avec la 3e compagnie à Sartène)
Ajaccio    2e bataillon
Corte       3e bataillon (avec la 9e compagnie à Calvi)
Section de discipline à Calvi, Saint-Florent et Corte (3)


Le jeune Tomasini, forgeron, fils de Pierre François et de Marie Jeanne Ambroggi a été incorporé au 1er bataillon le 28 novembre 1913.
Le 1er août 1914, à 17h15, le télégramme ordonnant la mobilisation générale arrive.
L'ordre était transmis immédiatement dans les différents détachements du régiment en Corse.
Dès le 2 août, les réservistes affluent de toutes parts. Les opérations prévues pour la mobilisation des différentes unités s'effectuent rapidement. 
A partir du 5 août, les bataillons et compagnies détachées sont dirigés par voie ferrée ou par voie de terre, sur Ajaccio. Par transports escortés, ils sont ensuite acheminés vers Marseille, où s'achève la mobilisation jusqu'au 12 août.

jarville-gare-2 - Copie

Le 14 août , le régiment part en chemin de fer et débarque à Jarville (Meurthe et Moselle) le 16 août.
Le 19 août, le 173e rejoint le 15e corps, déjà sur place et éprouvé (Lagarde, Moncourt, 898 tués déjà !) et entre dans Dieuze (Moselle) où il est conservé en réserve.
Dans la soirée, le 2e bataillon est envoyé dans la forêt de Koeking pour relever le 58e RI d'Avignon fortement décimé dans l'après-midi et couvrir la gauche de la 30e DI. Comme baptême du feu, il est servi !
Le 20 août au matin, le 3e bataillon est porté sur les hauteurs du moulin de Kerprich, puis le 1er bataillon de Joseph est engagé dans la bataille qui prit le nom de bataille de Dieuze.
C'est un désastre. Les pertes sont de 168 tués au 173e RI sur les 3 369 pour l'ensemble du 15e corps.
 

La retraite de Lorraine commence. Elle occasionnera l'infâme article du sénateur Gervais, dans "Le Matin" du 24 août  qui aura des répercutions néfastes pour les soldats du Midi en général et Tomasini en particulier.

Entre autres joyeusetés à destination des Méridionaux, ils entendent des officiers du 20e corps lorrain (4) : 
"Ah ! C'est vous le 173e ? Vous êtes tous des lâches et on devrait vous fusiller" ou " Le 173e, vous êtes a honte de l'armée, je ne veux pas que vous donniez le mauvais exemple aux troupes du 20e corps, sortez de mes lignes..."

Le 26 août, après un rude combat, le 173e enlève à la baïonnette Mont-sur-Meurthe, fortement tenu par les Allemands et s'empare d'un pont de bateaux, de mitrailleuses et de la caisse d'un régiment de pontonniers.
Le 29 août, il enlève Rehainvillers, exécutant sous un barrage inouï d'artillerie de campagne et d'artillerie lourde allemande une magnifique progression. 
                                                      107 tués au 173e pendant cette période !
Malgré celà, précédé de sa réputation sulfureuse (5), le 15e corps part renforcer la IIIe armée du côté de Bar-le-Duc (Meuse).

Du 8 au 12 septembre, c'est la bataille de Couvonges-Vassincourt, paramètre de celle de la Marne :

- 8 septembre, le 173e est à Couvonges avec des avant-gardes à Mognéville et des avant-postes dans les bois de Faux-Miroir

Faux-Miroir


- 9 septembre, attaque du village de Mognéville par 3 bataillons du 173e après une préparation très dure, le village est occupé à 16h30. Les hommes sont très fatigués, n'ayant ni mangé, ni dormi. 
-10 septembre : 9h30, à la lisière de Mognéville, le 173e progresse avec difficultés. Il est accueilli au débouché des bois par des renforts ennemis.
                       15h30, il franchit le ruisseau de la Beuse, profonde et vaseuse, mais l'attaque du 173e est prise de flanc sur sa gauche. Bilan 134  tués (6) au 173e RI.

Pendant cette période règne une certaine agitation : le commandement s'aperçoit qu'il a affaire à des soldats qui essaient de fuir le front.
Ils ne protestent pas, ils ne se révoltent pas, ils se blessent volontairement pour éviter de remonter en premières lignes.
Arrivent aussi les premiers cas de désobéissance passive. Des trainards et des fuyards sont arrêtés.
La prévôté du 15e corps recense 23 trainards, 18 fuyards, 8 blessés passibles  du conseil de guerre (soupçon de blessures volontaires) et 4 inculpés d'abandon de poste.

Ces comportements ont un effet désastreux sur le reste de la troupe, il faut casser le mouvement, au moindre doute, on va fusiller "pour l'exemple". La terreur s'impose et on ignore le nombre d'exécutions sommaires (7).
Le 11 septembre à Trémont-sur-Saulx, ont lieu les premières exécutions (8) au 55e et 61e RI (15e corps).

C'est dans ce contexte, entre Couvonges et Mognéville que Joseph Tomasini est blessé le 10 septembre 1914. Dans la nuit du 10 au 11 septembre, il est examiné par le médecin major de 1ère classe Cathoire (9), chef du groupe des brancardiers du 15e corps, dans l'ambulance à Combles. Celui-ci doit désigner immédiatement parmi seize blessés suspects à priori de s'être mutilés volontairement, ceux pour lesquels la suspicion peut se transformer en certitude afin de les déférer à la justice militaire. Les blessés sont étendus sur la paille d'une grange mal éclairée. Cathoire procède à un examen rapide, qui se termine par le partage de ces soldats en deux catégories. Huit seront considérés comme blessés de guerre, huit comme mutilés volontaires "pour 6 certitude, 2 suspects". Le 18 septembre à Froméréville, ces hommes dont Jules Arrio, Jean-Martin Giovannangeli, Lambert Gauthier, Charles Pellet, Joseph Tomasini, Auguste Odde, appartenant respectivement aux 40e, 58e, 173e régiments d'infanterie et 24e bataillon de chasseurs à pied, sont déférés au Conseil de guerre de la 29e division, sans instruction préalable, sans enquête d'aucune sorte. Dans le dossier, une seule pièce pour chaque accusés, un certificat médical rédigé ainsi, si l'on peut dire, le docteur Cathoire se contentant de remplir les blancs d'un document établi à l'avance (10) :
Combles, 11 septembre 1914 : 1° Tomasini : "plaie de la main gauche ; orifice d'entrée éminence hypothénar ; orifice déchiqueté et noirci, brûlé par les gaz ; orifice de sortie d'éclatement sans grand délabrement" et comme conclusion: "Ce militaire doit être considéré mutilé volontaire".

                             A  suivre ....

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(1) Insulté le 20 août et les jours suivants après Dieuze, diffamé le 24 août à Paris, blessé le 10 septembre entre Couvonges et Mongéville, fusillé le 19 septembre aux environs de Béthelainville
(2) fantassins : 1 aux 55e, 58e,111e,141e, 2 au 173e et 3 au 6e ; Chasseurs alpins : 1 aux 23e et 24e, 2 au 6e.
(3) Information Monique Martelli
(4) Maurice Mistre La Légende noire du 15e corps - 2008 - éditions C'est-à-dire.
(5) Le commandant de la IIIe armée, Sarrail écrira :"Le 15e corps m'a été envoyé au moment de la bataille de la Marne ; sa venue était annoncée par une lettre où il était chargé de tous les péchés d'Israël ; c'était un corps sur lequel il  était impossible de compter, etc..."
(6) chiffres Monique Martelli
(7) Nous avons trouvé, en août 1914, dans des carnets de soldats, des témoignages avérés de l'usage intempestif du revolver à ces fins !
(8) Joseph M. du 55eRI, Joseph E. et Jean T. du 61e RI à 5h30 sortie NO de Trémont, lieu-dit Le Pré.
(9) Un de ses subordonnés, Sommié, pharmacien au 15e CA le décrira comme "Très hostile aux gens du Midi, violent injurieux, menaçant à l'égard des hommes, menant ses brancardiers le revolver à la main."
(10) Le haut commandement, craignant de nombreuses mutilations volontaires, avait distribué aux services de santé, des formulaires spéciaux tirés à la machine où il n'y avait plus que le nom du coupable et le motif de la blessure à écrire.