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De Maurice MISTRE-RIMBAUD

Insulté, diffamé, blessé, fusillé ! ....
TOMASINI Joseph Marie, 173e RI

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Leur défense est assurée par le lieutenant Veillon du 6e BCA désigné d'office. Sans témoins, à la seule vue des certificats de Cathoire, le verdict tombe : deux sont acquittés et les 6 autres condamnés à mort dont 4 avec une demande de commutation auprès du président de la République.

Tomasini est condamné avec Auguste Odde du 24e BCA, pour abandon de poste en présence de l'ennemi par suite de mutilation volontaire, par le conseil de guerre présidé par Lançon, chef de bataillon du 6e BCA, nommé par le général Carbillet, qui signe le 19 septembre l'ordre de parade d'exécution suivant :
" Dans sa séance du 18 septembre 1914, le conseil de guerre de la 29e division a condamné les soldats Odde et Tomasini à la peine de "Mort" pour abandon de poste en présence de l'ennemi" (Ces hommes s'étaient blessés volontairement
pour quitter le champ de bataille). En conséquence, ces condamnés seront passés par les armes devant les troupes rassemblées, le 19 septembre, à 9h30."

Les deux jeunes soldats appelés Joseph Tomasini 21 ans et Auguste Odde 22 ans sont fusillés ce jour à la sortie de Béthelainville par un régiment du 15e corps tiré au sort. (11)

Bethelainville-1

Démontons, pour le clarifier, le mécanisme de la désignation :

10 septembre à Combles, ambulance 15, 8 désignés comme suspects par Cathoire : 6 avec certitude, 2 litigieux.
11 septembre à Ligny, ambulance 16, Proust médecin major 2e classe examine les 8 pour transfert au QG du 15e corps à Trémont.
12 septembre, incarcération des 8 à Trémont ?
13 septembre, le QG du 15e corps d'Espinasse charge la 29e DI de Carbillet du conseil de guerre.
18 septembre, à Froméréville, conseil de guerre 29e DI , sentence : 2 acquittements, 6 condamnations à mort
(mais 4 demandes de commutation> Arrio, Giovannangeli, Gauthier, Pellet)
19 septembre, exécution des 2 condamnés.

Il s'agissait bien de faire un exemple : on en prend un de chaque division (Odde 29e DI et Tomasini 30e DI) pour exécution et les 4 autres pour qui on va demander la commutation de peine au président de la République, alors que les rapports médicaux sont pratiquement identiques !

L'appartenance au 15e corps, décrié et calomnié a-t-elle été une circonstance aggravante et décisive de facto ?

Leur famille reçurent l'avis que leur fils était mort sans honneur.
Toutefois suite à une erreur avérée de Cathoire concernant Arrio, où, le 11 octobre, le médecin revient, après examen de sa blessure,  sur son précédent diagnostic, une enquête est ouverte.
Arrio étant bien blessé par un shrapnell, Cathoire se justifie de son erreur, arguant de sa fatigue, du lieu d'examen et de la non-connaissance que sa décision allait entrainer, pensant à une autre enquête ultérieure.
Le 19 octobre 1914, le président de la République commue la peine de mort des autres, mais il est trop tard pour Odde et Tomasini. La révision continue.
Le 2 août 1917, le ministère de la justice "casse et annule le jugement du conseil de guerre permanent de la 29e DI en date du 18 septembre 1914".
Il faudra attendre le 7 août 1918 pour que le garde des Sceaux saisisse le Parquet général de la Cour suprême du cas des condamnés de Verdun, Tomasini, Odde, Gauthier, Pellet, et le 12 septembre suivant, un arrêt circonstancié était rendu.
"... En ce qui concerne Tomasini : attendu que le capitaine Santini et les sergents Cervello et Lovichi, appartenant tous trois au 173e régiment d'infanterie, entendus comme témoins postérieurement à la condamnation ont déclaré que Tomasini était un très bon soldat : que depuis le début de la guerre jusqu'au jour où il a été blessé, il avait fait son devoir comme tout le monde ; qu'il avait pris part aux batailles de Dieuze (Lorraine) le 19 août 1914, de Damelevières, de Mont près Lunéville, de Mognéville près Revigny (Meuse), de Couvonges près Bar-le-Duc où il avait été blessé le 10 septembre. Qu'il n'avait jamais eu de moments de panique et qu'on n'avait jamais eu d'observation à lui faire pendant les combats ; que notamment le 9 septembre 1914 il avait pris part avec le 1er bataillon du 173e que commandait le commandant Santini, à l'assaut et à la prise du village de Mognéville, occupé par les Allemands ; que sa belle conduite dans cette affaire extrêmement chaude renait difficilement explicable la faite q'il aurait commise le lendemain ;
Attendu que ces déclarations sur la manière de servir de Tomasini et son attitude dans les combats qui ont précédé celui de Couvonges où il a été blessé apparaissent comme de nature à infirmer l'autorité du certificat médical sus énoncé, dressé dans les conditions qui ont été ci-dessus spécifiées et à établir l'innocence du condamné ;
....
Attendu qu'il ressort de ce qui précède que les soldats Tomasini, Odde, Gauthier et Pellet n'ont pas commis le crime d'abandon de leur poste en présence de l'ennemi par suite de mutilation volontaire qui leur était imputé et qu'ainsi il ne subsiste rien à leur charge qui puisse être qualifié crime ou délit ; que d'autre part, l'action publique est éteinte à l'égard de Tomasini, Odde et Gauthier, par la mort de ces condamnés ; que dès lors, il y a lieu, aux termes des paragraphes 5 et 6 de l'article 445 du Code d'instruction criminelle de prononcer la cassation sans renvoi.

Par ces motifs, casse et annule le jugement du conseil de guerre permanent de la 29e DI en date du 18 septembre 1914 qui a condamné les soldats Tomasini, Odde, Gauthier et Pellet à la peine de mort ; décharge la mémoire de Tomasini, Odde et Gauthier des condamnations prononcés contre ces militaires ; dit n'y avoir lieu à renvoi ;  ordonne l'affichage du présent arrêt dans les lieux déterminés par l'article 446 du Code d'instruction criminelle et son insertion au JO ; ordonne également que le présent arrêt sera imprimé ; qu'il sera transcrit sur les registres du conseil de guerre de la 29e DI et que mention sera faite en marge du jugement annulé. Ainsi jugé et prononcé en l'audience publique de la Cour de cassation chambre criminelle, 12 septembre 1918." (12)

Tomasini-MDH

Une bataille contre toutes les victimes des tribunaux militaires et une campagne de réhabilitation pour les soldats du 15e corps commencent, notamment dans le Var.
Au début de l'année 1919 (13), sur ordre du Gouvernement, le chef d'escadron de gendarmerie d'Ajaccio, Maitrot, se rend à Monacia, au domicile de la famille Tomasini et, devant le conseil municipal et la population rassemblés, lui porte les regrets du président de la République.
Une somme de 25 000F (14) aurait été alloué à la famille.

figaro23MAR1923

                                                                                                Figaro 23 mars 1923

Dans Le Colombo (15) du 16 mars 1919, un lieutenant du 173e, Henri de Peretti rappelle son souvenir :
"Je ne retrace ce fait que dans le but d'élever aussi dans nos pensées un vrai moment à cet être dont la famille est éplorée, dont le nom a failli être entaché pour toujours.... 
Honneur à la victime de Monacia grâce à sa mort, nous pouvons affirmer qu'

                   un Corse ne peut pas trahir !
                  
Un Corse ne peut être lâche ! "

La médaille militaire et la croix de guerre avec palmes sont octroyées à Tomasini, à titre posthume.


Le 20 octobre 1920, Cathoire écrit à Belleudy, un préfet tentant de réhabiliter le 15e corps : "Je me garderai bien d'émettre aujourd'hui des doutes sur l'innocence des 6 autres inculpés qui bénéficièrent de l'erreur avérée concernant Arrio."!!!!

Le 2 octobre 1921, une manifestation de solidarité des anciens combattants se tient à Nice "à la gloire du Midi et du 15e corps."
La séance mémorable s'ouvre sous les auspices de Odde et Tomasini :
"Ces martyrs innocents, ce sont les fusillés réhabilités du XVe Corps qui ont payé de la couronne du martyre, l'honneur de sauver des vivants.
Nous allons les appeler parmi nous, individuellement comme aux appels qui suivaient les jours d'attaque et tous debout, communiant avec eux, nous répondrons d'un seul coeur, la mâle litanie du "Mort au champ d'honneur" !

Tomasini Joseph !  Odde Auguste !

A l'énoncé de leurs noms, dans un silence impressionnant, l'assemblée debout répond
 "mort aux champs d'honneur ! "

"Frères innocents, vous êtes dignes de la France, vous êtes les plus dignes de nous puisque plus grands dans le sacrifice. Que justice par nous vous soit rendue ! Fusillés innocents du XVe Corps, à notre tête prenez place, vous êtes les présidents d'honneur de notre réunion. Gloire à vous !"

Le 11 janvier 1922, Barthou, ministre de la guerre, écrit à Ricolfi, député des Alpes Maritimes  "je suis heureux de vous faire savoir que le nom du soldat Tomasini, du 173e RI est compris dans un arrêté actuellement en préparation, décernant à sa mémoire la médaille militaire posthume."

citation Tomasini - Copie

Le 13 septembre 1922, le tribunal de 1ère instance de Sartène le déclare "MORT POUR LA FRANCE !" (16)

Joseph Tomasini, sûrement victime de préjugés, était enfin

                             ... Réhabilité

                                                                    Maurice MISTRE
                                                                    Des Républicains diffamés pour l'exemple, 2004
                                                                                   La légende noire du 15e corps, 2008

Sources
R.G. Réau, Les crimes des conseils de guerre, 1925
André Bach, Fusillés pour l'exemple, Tallandier 2003
Monique Martelli
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

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(12)- Parution au Journal Officiel du 28 octobre 1918, p.9124
(13)- 14 février selon Le Colombo du 16 mars, 22 mars selon Le Figaro du 23 mars 1919, réhabilitation posthume de Tomasini.
(14)- Un franc 1920 = 0,88€ 2008, soit 22,000€
(15)- Le Colombo (février 1914-mars 1921), un quotidien ajaccien dans la guerre. Suzanne Cervera
(16)- A Carrouges près de Bar-le-Duc !!!