de Michel BENOIT 
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Le « Russenbrücke » (pont des russes) était français !

Morhange-Dieuze 20 août 1914 

Le 2 aout 1914, les trois frères ALAUZEN de St-CHRISTOL-LES-ALES sont mobilisés à la 9e compagnie du 61e R.I. de PRIVAT (15e corps d’armée). Cette dernière grande unité du sud est immédiatement dirigée sur l’est de la France pour participer, au sein de la 2e armée du général de CASTELNAU, à la bataille des frontières.                            

Les 19 et 20 août, l’engagement hasardeux de nos forces dans la plaine de DIEUZE voit une hécatombe de tués, blessés et prisonniers. Les trois frères ALAUZEN n’échappent pas à la tragédie.

Emile Alauzen 20

 

 

 

 

 

 

Emile est tué,

Fernand Alauzen prisonnier - Copie

 

 

 

 

Fernand est blessé et prisonnier,

Alauzen Marcel S Lieutenant au 61e RI - Copie - Copie

 

 

 

 

 

 

seul Marcel parvient à quitter le champ de bataille non sans avoir échappé plusieurs fois à la mort. Il terminera la guerre lieutenant sur le front d’Orient. 

 

- le camp de DILLINGEN (Bavière)

Nous allons suivre les pas de Fernand, car c’est lui qui sera par la suite l’objet de cet article.
Quand je dis les pas, ils sont plutôt claudicants car il a reçu un éclat d’obus dans un genou.
Déposé dans un premier temps dans la gare de VERGAVILLE, il est dirigé sur une ambulance française du 15e corps capturée par les troupes bavaroises. C’est un officier de santé allemand qui permettra de sauver sa jambe que les médecins français, dans l’urgence allaient certainement amputer.

Interné au Lazaret du camp de DILLINGEN, Fernand ALAUZEN se remet rapidement de sa blessure.
Au cours de l’année 1915, il est affecté à une annexe du camp à ESCHENHOF dans la banlieue de MUNICH, à la croisée de quatre communes qui donneront plus tard naissance à la petite ville de GRÖBENZELL. 

Les prisonniers français construisent trois ponts  

Les prisonniers, sur la base du volontariat, mais surtout pour améliorer leur ordinaire, participent à des travaux d’intérêt civil.
Ceux d’ESCHENHOF, sont affectés à la construction de trois ponts sur les canaux de la proche région du camp. En effet, le secteur est très humide, l’exploitation de la tourbe fait partie de l’économie locale.

Eschenhof Janvier 1916 construction d'un pont - Copie


Malgré les restrictions de la captivité, les prisonniers français bénéficient de quelques aménagements pour tromper leur ennui, un labo photo (important pour la suite), un théâtre avec sa troupe, des jeux de boules, etc.
Mais la vie au camp n’a rien à voir avec un VVF…

 

Les charpentiers du pont - Copie

 

En hiver 1916, les trois ponts sont terminés et donnent lieu à des prises de vues « souvenir ».

Eschenhof janvier 1916 le pont construit - Copie


Les soldats français transmettent à leurs familles ces témoignages qui vont sommeiller des décennies, au fond des tiroirs des commodes.

Mais….

Le Centenaire de la première guerre mondiale 

Le centenaire de cette inoubliable tragédie, fait émerger dans cette période du souvenir des histoires oubliées, un temps perdues et retrouvées au hasard des vides greniers, des ventes de maisons, ou de recherches généalogiques familiales.
Des passionnés tentent de reconstituer le cheminement de ces histoires le plus fidèlement possible pour témoigner de la souffrance des individus qui ont vécu cette guerre. Michel BENOIT est de ceux là,  passionné par les déboires du 15e corps, les troupes du sud si vilipendées par JOFFRE et son état-major. Contacté par Jean-Claude MARTIN, un Bagnolais, descendant du prisonnier d’ESCHENHOF, Fernand ALAUZEN, son grand père, qui lui confie une quinzaine de photographies d’époque réalisées pendant la construction des ponts.
Il y a 5 ans environ, notre passionné, Michel BENOIT dépose les photographies  sur un site internet consultable par tous « LE CHTIMISTE »  qui seront par la suite une preuve irréfutable de la construction des ponts par des prisonniers français.  

Les recherches de nos amis allemands    

 Le « centenaire » ne se manifeste pas qu’en France, nos amis Allemands eux aussi ont eu à souffrir de cette période, ils s’y intéressent également, surtout ceux de la ville de GRÖBENZELL.
En effet, sur le territoire de la commune se dresse encore, très beau et fier, un petit pont de béton désigné
« Russenbrücke» ou en français « Le pont des Russes ».

L’association du patrimoine local et la municipalité participent à sa restauration, organisent une exposition, et une inauguration, mais subsiste un point d’interrogation, qui a construit le pont ? Les Russes prisonniers ? Une enquête est ouverte pour trouver la vérité. 

Parmi les chercheurs, Walter ENSINGER, ingénieur du génie civil ayant souvent travaillé sur le territoire français, membre d’une association Franco-Allemande. Il trouve rapidement les photos déposées par Michel BENOIT, un contact internet est établi, très cordial et constructif.
La preuve est établie que ce sont bien des prisonniers français qui ont construit les trois ponts. Alors pourquoi le Pont des Russes ? Pour la simple raison que la route qui aboutit au « Russenbrücke » a été réalisée par des prisonniers Russes du camp tout proche, la population locale n’a pas fait la distinction, tous étaient prisonniers. Ces échanges empreints de sincère coopération et de cordialité ont abouti à l’invitation de MM. MARTIN et BENOIT à la visite du fameux pont et de l’exposition par l’association du patrimoine,  de l’association Franco-Allemande ainsi que de la municipalité de GRÖBENZELL.   

Réception à GRÖBENZELL 

 

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Jean-Claude MARTIN et Michel BENOIT ont été reçus avec convivialité par M. Le maire et  leur hôtes de GRÖBENZELL les 14 et 15 juin 2016.

Une réception protocolaire sur le « Russenbrücke » a donné lieu à quelques beaux discours de nos amis allemands des associations, avec réponses des invités français. Beaucoup d’humour mais également de recueillement pour les souffrances de ceux qui cent ans avant ont œuvré pour la construction de cet ouvrage remarquable dans sa conception art-déco.

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Mais qu’est-il advenu des deux autres ponts ?
Les éléments du second ont été retrouvés dans une propriété privée, un club de golf. Les garde-corps ouvragés ont été renversés pour laisser le passage à des engins de chantiers, mais les culés, piles et tablier sont toujours en place.
Quant au troisième mystère ! L’association de sauvegarde du patrimoine a organisé une exposition à partir des photographies d’époque, également sur les différentes phases de la restauration du pont.
Celui-ci est maintenant l’objet de toutes les attentions, reparti pour cent années de plus !  

Mais, ce n’était pas fini…   

Fernand ALAUZEN, qui était charpentier sur le pont, est affecté début 1917 dans une ferme du village de DENKLINGEN à une cinquantaine de kilomètres, toujours en Bavière.

Gardien camp Eschenhof

Lorenz Waibl
Gardien du Camp d'ESCHENHOF
Maire de Denklingen


Il y travaillera un an, jusqu’à sa libération en novembre 1918. Plusieurs photos le représentent au milieu de la famille de Lorenz WAIBL, le maire de la commune. 

 

 

ALAUZEN Fernand 1916 1917 avec famille fermiers allemands - Copie

Il semble qu’il ait été accueilli plus comme un ami qu’un prisonnier, en témoigne une dédicace au dos de sa photo qu’il remettra à son départ « A mon bon patron, Fernand ALAUZEN ».

2016 - Treffen b 

Ce témoignage figure toujours dans les archives de la famille WAIBL que Jean-Claude MARTIN et Michel BENOIT ont rencontré grâce aux recherches de Walter ENSINGER.

Une histoire bâtie sur un fait de guerre qui se termine cent ans après par de chaleureuses rencontres et des amitiés, malheureusement ce ne fut pas toujours le cas, retenons celle-ci.  

 

2016 - Treffen b