Ce récit appartient aux descendants d'Edouard Baruthel et ne peut être utlisé sans leur autorisation

 

Baruthel_servicemilitaire___Copie

suite et fin

" ... Quand la messe fut terminée, je vis encore s'amener Lombart avec Buffet avec un bon bol de lait et quelques fruits. Cela me fit bien plaisir ; car encore je ne pouvais rien manger. J'avais voulu essayer de manger un morceau de viande et cela m'avait rendu malade. Je me nourrissais que d'un peu de lait et du bouillon qu'on nous apportait.

On commença encore le transport des blessés pour la gare et comme nous restions un tout petit nombre, nous devions tous partir aujourd'hui et j'attendais que mon tour arrive avec impatience. Et enfin vers midi ce fut à mon tour. Je passais un mauvais moment pour me mettre dans le brancard et de là sur la charrette. Mais j'étais tout de même content de partir car je languissais de pouvoir me coucher dans un lit. Le transport jusqu'à la gare se fit sans que j'éprouve beaucoup de douleur car le conducteur allait très lentement et puis il faisait jour et pouvait voir où il passait. Après 20 minutes de marche nous arrivons à la gare.  Là on nous fait attendre à peut près deux heures couché sur la charrette avant de nous mettre dans un wagon. Cela nous permit de voir quelque chose quelque chose que je veux écrire.

Dans un pré à 20 mètres d'où nous nous trouvions, passaient trois grandes charrettes transportant des soldats français tués la veille. On voyait par côté de la charrette pendre les jambes les bras les têtes même on voyait que tout le corps pendait en plein. Cela était chargé pèle mêle. On ne prenait pas la peine de les ranger un peu. Et tous ces cadavres de 20 à 25 ans  étaient engloutis dans une grande fosse creusée à 30 mètres plus loin. Pendant le temps que nous avons resté attendre qu'on nous mettre dans le wagon, nous avons évalué à peu près à un millier de cadavres charriés. Nous regardions tous cela d'un oeil morne, pas que cela nous rendait ému de voir des cadavres ; nous risquons rien de cela. Car comme j'ai déjà dit, notre coeur était transformé en acier. Rien n'avait plus de peine sur nous. Si nous regardions ces cadavres d'un air attristé, nous pensions à la tuerie que nous avions passé et à notre défaite écrasés par le nombre.

Enfin on finit par nous embarquer dans le wagon. Et c'était pas malheureux dans le wagon où je me trouvais, nous étions 8 couchés sur la paille, tous blessés aux jambes. Et nous étions 8 blessés de différents régiments.

Une fois embarqués, comme j'étais des derniers, je me disais que le train tarderait pas à partir. Mais encore je me trompais et je devais attendre un moment encore que le train parte. C'était à peu près 3 heures qu'on me couche dans le wagon : après moi il y en avait encore 3 ou 4 et c'était tout fini et le train est parti à 10 heures du soir. Enfin le commencement du voyage ; donc le restant de la nuit je le passa à peu près sans trop souffrir.

Mais quand vint le matin du lundi 24 août, je commençais à sentir quelques douleurs qui devenaient de plus en plus fortes. Je me plaignais sans trop crier, espérant toujours que nous serions bientôt rendu. Mais le train s'arrêtait bien de temps en temps aux gares, mais jamais on nous disait que nous étions rendu. Je passais presque la journée comme cela, souffrant beaucoup tout en gémissant et espérant toujours arriver bientôt. Mais il y eut un moment que je ne pouvais plus y tenir tellement je souffrais. A ce moment le train s'arrêtait à une gare, alors je réclamais un doctor à grands cris. Il était à peu près 6 heures du soir ; il vint de braves gens de la croix rouge dans le wagon nous apportant à boire et à manger. Alors, me voyant crier de douleur ils appelèrent vite un docteur qui accourut et qui sans me regarder ma blessure ordonna qu'on me descendit de suite du wagon.

Alors arrivèrent des soldats avec un brancard qui me descendirent du train pour me transporter dans un hôpital de la ville. Dès que je fus sur le brancard en bas du wagon je ne sais pas si ma jambe était mieux placée ou si c'était la joie que j'éprouvais d'aller enfin dans un hôpital, mais je ne ressentis plus aucune douleur. Alors bercé par la cadence de la marche de ceux qui me transportaient, je restais tout assoupi et je fermais à demi les yeux.Comme partout les gens sont curieux et un train de blessés français avait attiré force badauds aux alentours de la gare. Sans doute que je ne devais pas avoir belle figure, car en passant près du monde les hommes ôtaient leur chapeau et les femmes faisaient le signe de la croix. Ils me prenaient déjà pour un cadavre. Il y en avait même qui suivaient derrière et nous entourait. Le trajet ne fut pas bien long pour arriver où on me transportait, à peu près à cinq minutes de la gare. Alors on me dit que j'étais au Lazaret Hôpital militaire de Brushwal (1), Duché de Bade.

On me monta tout de suite au premier et ils me transportèrent dans la salle d'opérations tout de suite. Là se trouvaient trois docteurs militaires. On me coucha sur la table d'opérations et les docteurs m'examinèrent la blessure. Je les regardais tous les trois afin de comprendre ce qu'ils pensaient de ma blessure. Et malgré ce que je ne comprenais pas ce qu'ils disaient ; à leurs gestes et aux regards qu'ils me lançaient, je compris que c'était grave et même bien grave. D'abord moi regardant ma blessure sans être chirurgien, je comprenais qu'elle s'était beaucoup aggravée car toute la jambe du pied à la naissance de la cuisse, c'était enflé que c'était effrayant à voir. Le plus c'était le pied. Ensuite la chair qui ressortait de côté de la blessure au lieu d'être rouge était noire et violette. En un mot la blessure n'était pas jolie. 

Enfin après que les docteurs eurent bien lavé la plaie pour mieux l'examiner, je vis que je ne m'étais pas trompé. Car l'un d'eux me parlant en français me dit que si je tenais à la vie, il fallait m'amputer la jambe de suite. Perdre ma jambe, me voir estropié pour la vie à l'âge de 24 ans, cela m'allait pas.

Je me mis à pleurer, à gémir, lui demandant si on ne pouvait pas faire autre chose sans me couper ma jambe. Alors ils m'expliquèrent que j'avais une grande inflammation dans la plaie et que le tétanos commençait à se déclarer, qu'il n'y avait plus rien à faire, que si je restais comme cela, je ne verrais pas le jour vivant ; et si on m'amputer on arrêter le mal et je pouvais vivre. Je restais là sans prendre aucune décision quand quatre infirmiers vinrent à moi, m'allongèrent tout à fait en m'attachant les membres tandis qu'un docteur m'appliquait du coton imbibé de chloroforme nez mais il ne réussit pas quand même à m'endormir. Voyant qu'il fallait y passer de force, je leur dis de continuer à m'endormir. J'eus beaucoup de peine à m'endormir. Je me rappelle fort bien avoir compté jusqu'à 129 mais quand même j'ai été bien endormi car je n'ai rien senti du tout et quand je me suis réveillé tout était fini, j'étais pansé et lavé. 

 

blessesdeguerreall

 

"Et je me sentais très bien. Il était 10 heures du soir lors on me porta dans un lit. Oh alors ce que je me trouvais bien couché dans un lit, mais alors tellement bien qu'alors je leur demanda quelque chose qui les épata tous docteurs comme infirmiers et qui les fit tous éclater de rire.

Oui, me trouvant en bonne dispositon je leur demanda à fumer une cigarette. Il y avait déjà 4 jours que je n'avais pas fumé ; cela les fit bien rire, mais ils ne voulurent pas, me disant que c'était défendu sévèrement.Je n'insistais pas. Et après qu'ils furent tous sortis de la chambre, je fis connaissance des camarades de chambrée.

Ils étaient trois français : "le plus près de mon lit (nos lits se touchaient) était GAZAN Joseph fabriquant de pipes à Marseille. Blessé par une balle de Chapnel(2)  qui lui avait passé d'une faisse dans l'autre. Ce n'était pas bien grave. Ensuite venait Verlaguet Batiste de l'Aveyron. Celui-là blessé sérieusement. Il avait les deux bras fracturés tous les deux dans un appareil et la cuisse gauche traversée d'une balle. Le troisième était nommé Chemin IIIeme infanterie, il était de Saint Martin de Tiné B.A. et avait la bouche et une partie de la face gauche emportée par un éclat d'obus. Une balle dans l'épaule droite et ensuite, étant blessé sur le champ de bataille les prussiens passant près de lui voulurent l'achever. Alors il a reçu 3 coups de crosse qui lui ont ouvert tout le front, 2 coups de bayonnette qui lui ont traversé le bras et un coup dans le flanc gauche. Le malheureux est bien touché. Tous les trois étaient arrivés dans la journée.

Après tout cela je ne tardais pas à m'endormir pour me réveiller que le lendemain matin 25 août à 7h. Encore on me réveilla pour que je prenne le café au lait qu'on venait d'apporter, quelques chubacs, espèce de galettes bien cuites.

Après avoir bu mon café, je me sentais tout à fait mieux. Je n'avais aucune douleur et en regardant ma jambe il me semblait pas vrai que j'avais la jambe coupée à moitié. On m'avait fait l'amputation à 3 doigts au-dessous du genou.

Enfin à force de regarder ma jambe, il me fallut rendre à l'évidence. Alors pensant à ce que j'étais maintenant, pour ainsi dire plus rien du tout, je me mis à pleurer ce qui fit accourir aussitôt les soeurs ainsi que les docteurs qui essayèrent de me consoler en me disant qu'il y en avait de plus malheureux que moi. Je pouvais revoir tous les miens quand je serai guéri.

Enfin me résignant à mon malheur,  je leur promis de ne plus me faire du chagrin, de rester sage. Ils me demandèrent si je ne voulais rien, alors je leur demandais des livres français."

FIN

Notes :
1) Bruchsal (Bade-Wurtenberg)
2) Shrapnel

Encore tous mes remerciements à Colette et Jean-Luc d'avoir bien voulu partager avec nous ce document familial, magnifique témoignage...

POUR EN SAVOIR PLUS:
Edouard BARUTHEL est né le 11 mai 1890 à Aigues Mortes (Gard)
I
l est décédé à Marseille le 22 avril 1981, à l'âge de 91 ans
De la classe 1910, il fait son service militaire au 40e RI de Nïmes ;

citation J.O. 18/12/1915:

J

 

 

 

 

 

 

LE 40e R.I.:
A la mobilisation, le 40e R.I.  fait partie de la 29e division du 15 Corps d'Armée.
il est formé de trois bataillons et de 12 compagnies.
Le régiment quitte Nîmes le 4 août 1914 avec 63 officiers et 3 119 hommes, 176 chevaux et mulets.

ETAT DES PERTES du 11 au 20 août :
hommes de troupe (tués-blessés-disparus)
11 août : Lagarde - 956 (2e bataillon)
              Juvecourt-  10 (2 Cie)
14 août : Moncourt - 50
20 août : Dieuze -    977
+ officiers
TOTAL : 2 203

 Sources: Historique et JMO du 40eRI

40eRI_drapeu___Copie 

40RI_caserneNimes

caserne du 40e R.I. à Nîmes  

Baruthel_chambree

Edouard Baruthel (au centre) avec ses camarades (service militaire)

Baruthel_servicemilitaire

Edouard Baruthel à gauche (service militaire)