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De Maurice MISTRE-RIMBAUD
-Des républicains diffamés pour l'exemple, 2004
-La légende noire du 15e corps, 2008

ODDE Auguste, Jules, Léon - 2ème partie

La condamnation

C'est dans ce contexte, entre Couvonges et Vassincourt qu'Auguste Odde est blessé le 8 septembre 1914.

Il est examiné par le médecin major de 1ère classe Cathoire [8] , chef du groupe de brancardiers du 15e corps, dans la nuit du 10  au 11 septembre, dans l'ambulance à Combles.
Celui-ci doit désigner immédiatement parmi seize blessés suspects à priori de s'être mutilés volontairement, ceux pour lesquels la suspicion peut se transformer en certitude afin de les déférer à la justice militaire.
Les blessés sont étendus sur la paille d'une grange mal éclairée. Cathoire procède à un examen rapide, qui se termine par le partage de ces soldats en deux catégories. Huit  seront considérés comme blessés de guerre, huit comme mutilés volontaires "pour 6 certitude, 2 suspects".

Le 18 septembre à Froméréville, ces hommes :
- Padovani Xavier, 29 ans, né à Sari d'Orcino (Corse), cultivateur, caporal au 173e R.I.,
- Arrio Jules, 24 ans, né à Appietto (Corse), cultivateur, célibataire, 173e R.I.,
- Giovannangeli Jean Martin, 25 ans, né à Ste Lucie di Tallano (Corse), marié, cultivateur, 173e R.I.,
- Tomasini Joseph, 21 ans,  né à Monacia (Corse) marié, forgeron, 173e R.I.,
- Lupetti François, 30 ans,  né à Bocognano (Corse), veuf, mineur, 112e R.I.,
- Pellet Charles, 31 ans, né à La Grand Combe (30), marié, mineur, 40e R.I., 
- Gauthier Lambert, 23 ans, né à Malemort (Vaucluse), célibataire, maçon, 58e R.I.
et Odde Auguste, 22 ans,  né à Reynier-Six-Fours (Var), célibataire, forgeron , 24e B.C.A.,
sont déférés au Conseil de Guerre de la 29e division présidée par le chef de bataillon du 6e B.C.A. Lançon,  assisté des capitaines Dodeman du 6e B.C.A. et de l'adjudant-chef Colonna d'Istria du 6e hussard, (tous nommés par Carbillet commandant la 29e division) , sans instruction préalable, sans enquête d'aucune  sorte.
Leur défense est assurée par le lieutenant Veillon du 6e B.C.A. désigné d'office.

Dans le dossier, une seule pièce pour chacun des accusés, un certificat médical rédigé ainsi, si l'on peut dire, le docteur Cathoire se contentant de remplir les blancs d'un document établi à l'avance [9] : Odde : "Plaie du pouce gauche, avec ablation de la première phalange ; lambeaux éclatés ; prétend causée par éclatement de cartouches qu'il tenait à la main ; la limitation des lésions à l'extrêmité du pouce écarte cette hypothèse. Ce soldat doit être considéré comme mutilé volontaire"...

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Le verdict tombe : deux sont acquittés (Padovani et Lupetti) et les 6 autres condamnés à mort dont 4 (Arrio, Giovanangelli, Pellet et Gauthier) avec une demande de commutation auprès du président de la République.

Odde est condamné avec Joseph Tomasini du 173e RI, pour abandon de poste en présence de l'ennemi par suite de mutilation volontaire par le Conseil de Guerre nommé. Le général Carbillet signe le 19 septembre l'ordre de parade d'exécution suivant : "Dans sa séance du 18 septembre 1914, le Conseil de Guerre de la 29e division a condamné les soldats Odde et Tomasini à la peine de "Mort" pour "abandon" de poste en présence de l'ennemi". (Ces hommes s'étaient blessés volontairement pour quitter le champ de bataille). En conséquence, ces condamnés seront passés par les armes devant les troupes rassemblées, le 19 septembre, à 9h30."

Les deux jeunes soldats appelés, Joseph Tomasini 21 ans et Auguste Odde 22 ans sont fusillés ce jour à la sortie de Béthelainville par un régiment du 15e corps tiré au sort.[10]   

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Démontons, pour le clarifier, le mécanisme de la désignation :
-10 septembre à Combles, ambulance 15 : 8 désignés comme suspects par Cathoire 6 avec certitude, 2 litigieux.
-11 septembre à Ligny, ambulance 16 : Proust médecin major 2e classe examine le 8 pour transfert au QG du 15e corps à Trémont.
-12 septembre, incarcération des 8 à Trémont ?
-13 septembre, le QG du 15e corps d'Espinasse charge la 29e DI de Carbillet du conseil de guerre.
-18 septembre, à Froméréville, Conseil de Guerre 29e DI présidé par Carbillet, sentence : 2 acquittements (Padovani et Lupetti), 6 condamnations à mort (mais 4 demandes de commutation : Arrio, Giovanangelli, Gauthier, Pellet)
-19 septembre, exécution des 2 condamnés.

Examinons le verdict : les "juges" ont à répondre pour chacun à deux questions :

- Le soldat est-il coupable d'avoir, le 8 septembre, abandonné dans autorisation, le poste qu'il occupait dans son unité ?

- le dit abandon de poste a-t-il eu lieu en présence de l'ennemi ?

Les voix émises (art 131 code militaire) donnent :

- non coupable: pour Padovani (a) et Lupetti à la majorité de 3 voix contre 2

- coupable: pour Arrio, Giovanangeli, Pellet et Gauthier (b) à la majorité de 3 voix contre 2

- coupable: pour Tomasini à la majorité de 4 voix contre 1, et, pour Odde à l'unanimité !

Il s'agissait bien de faire un exemple : on en prend un de chaque division (Odde 29e DI et Tomasini 30e DI), les plus chargés pour exécution et les 4 autres pour qui on va demander la commutation de peine au président  de la République, alors que les rapports médicaux sont pratiquement identiques !
L'appartenance au 15e corps, décrié et calomnié a-t-elle été une circonstance aggravante et décisive de facto ?

Ils ont été condamnés par les articles 213 et 139 du code militaire et 55 du code pénal :
- Art 213: tout militaire qui abandonne son poste est puni, 1° de la peine de mort, si l'abandon a eu lieu en présence de l'ennemi,
- Art 139: le jugement qui prononce une peine contre l'accusé le condamne aux frais envers l'Etat,
- Art  55: tous les individus condamnés pour un même crime, seront tenus solidairement des amendes, des restitutions, des dommages intérêts et des frais.

Leurs familles reçurent l'avis que leur fils était mort sans honneur.
Pourtant dès le 24 septembre 1914, une commission cantonale varoise alloue 1,25F  [11]  par jour au père de Odde.

Mais suite à une erreur avérée de Cathoire concernant Arrio, où le médecin revient, après examen de sa blessure le 11 octobre, sur son précédent diagnostic, une enquête est ouverte.

Cathoire se justifie de son erreur, Arrio étant bien blessé par un shrapnell, arguant de sa fatigue, du lieu d'examen et de la non-connaisance que sa décision allait entraîner, pensant à une autre enquête ultérieure.

Le 19 octobre 1914, le président de la République commue la peine de mort des autres, mais il était trop tard pour Odde et Tomasini.

Le 14 décembre 1914, la commission d'arrondissement modifie l'allocation précédemment octroyée, 1,25F par jour et une majoration de 0,50F (2 enfants).
Le 28 février 1915
[12]  un secours de 150F est accordé à son père, par contre, le 17 juin 1915, le sous-préfet de Toulon lui refuse une nouvelle allocation, Auguste n'étant pas soutien de famille !

Le ministère de la justice, le 2 août 1917, "casse et annule le jugement du conseil de guerre permanent de la 29e D.I. en date du 18 septembre 1914".

                                                                             à suivre......

 

sources:
Marcelle ODDE, épouse ESTELLIN Louis
Jérôme PELISSIER
Marius JAUFFRET, correspondance personnelle (transmise par son fils Lucien)
R.G. REAU, les crimes des conseils de guerre, 1925
André BACH, Fusillés pour l'exemple, Tallandier 2003
Photos Marc ESTELLIN
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

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[8] Un de ses subordonnés, Sommié, pharmacien au 15e CA le décrira comme "Très hostile aux gens du Midi, violent, injurieux, menaçant à l'égard des hommes, menant ses brancardier le revolver à la main"
[9] Le haut commandement, craignant de nombreuses mutilations volontaires, avait distribué aux services de santé, des formulaires spéciaux tirés à la machine où  il n'y avait plus que le nom du coupable et le motif de la blessure à écrire.
[10] Ceci est mon hypothèse, tant de flou régnant quant au lieu d'exécution, les documents militaires donnent Véel pour Odde et Couvonges pour Tomasini ! Quant   au  régiment il pourrait s'agir du 3e RI de Digne/Hyères.
[11] Un franc 1914 vaut environ 3,12€ 2008, soit 4 Euros
[12] DM du 17 février 1915
(a)  Tué le 23 avril 1915 aux Eparges
(b)  Tué le 18 juillet 1916 à Glorieux Verdun