22 mai 2008
Carnets secrets d'Abel Ferry
LES CARNETS SECRETS D’ABEL FERRY 1914-1918
Grasset – 1957 – 256 pages
Résumé des pages 36 et 37
24 décembre 1914
Messimy vient me voir au ministère (1).
Le ministre de la guerre congédié en pleine guerre ne songe qu’à se disculper.
C’est une sortie véhémente contre « le général Joffre, pauvre de pensée, sans idée ni dessein ». Messimy le rend responsable de nos échecs.
Messimy déclare avoir toujours écrit à Joffre que lui Joffre était le « Maître » ; n’avoir jamais discuté ses plans, ne lui avoir jamais donné qu’un ordre : celui de mettre à la disposition de Galliéni des troupes actives pour défendre Paris.
« L’ordre de défendre Paris, j’en prends la responsabilité, c’est le seul que j’ai donné. »
……..
Messimy reconnaît le rétablissement stratégique du général Joffre ; mais il lui reproche, à l’heure présente, de se livrer à des offensives partielles aussi coûteuses en hommes que peu productives en résultats stratégiques. Je dois avouer que sur ce point je suis d’accord avec lui.
…..
Messimy me donne pour raison de sa disgrâce, d’une part l’article de Gervais contre le 15è Corps, ce qui lui attira les hostilités du Midi, d’autre part les discussions quotidiennes qu’il eut avec Poincaré qui, dit-il avait une « mentalité d’avocat », tandis que lui avait une mentalité de guerre ».
………..
(1) Messimy était alors colonel dans une unité combattante de l’armée des Vosges
20 mars 2008
Dieuze, après le combat (2/2)
de Gaston RIOU
Extrait de 'Journal d'un simple soldat"
2ème partie
...
Le 28 août (suite)
A Dieuze, l'on nous fit faire le tour de la ville. Ce n'était pas nécessaire pour atteindre la gare ; et notre prise ne nous semblait point un motif de triomphe. L'on tint quand même à nous exhiber à la population qui ne souffla mot.
Huit jours plus tôt, arrivant à Dieuze en vainqueurs, les boutiquiers nous bourraient les poches de chocolat et de bonbons ; les marchands de vin nous restauraient gratis. "Surtout, nous disait-on sans détours, tâchez qu'ils ne remettent plus les pieds ici !"
Ayant envie d'un dictionnaire français-allemand, je priais un bourgeois de m'en procucrer un. "Je n'use pas de cette denrée, fit-il ; j'ignore l'allemand." Il appelle sa fille. Elle va me quérir son propre dictionnaire. "Payez-vous ! lui dis-je, lui tendant mon porte-monnaie. - Oh ! monsieur, faire payer un soldat français !" Cependant elle couronnait de vin de la Moselle, à mon intention, une espèce de hanap en cristal qui remplissant sa fonction de parade sur l'étagère.
C'était, dans toute la petite ville lorraine, un gai remuement de fête votive. L'armée et le peuple s'égayaient fraternellement. Cette joie du revoir paraissait si naturelle : Le soir tombait. La journée était limpide et doucement tiède. La bataille tonnait sur les coteaux. Les régiments prenaient leurs formations de combat dans les rues mêmes. A cent mètres des maisons, derrière des gerbes, une batterie française canonnait dans la direction de Vergaville. M'étant avancé jusqu'à elle, j'eus la seule vision de beauté de ma campagne.
Dans l'air calme, les panaches des shrapnells allemands floconnaient, comme un feu d'artifice. Près de nous, le n°... s'avançait parmi les avoines, en éventail, par masses de bataillon. Il avait passé la nuit dans la caserne des chevau-légers. La mine des hommes était dure et farouche. Là-bas, dans les chaumes et les prés verts, sous la pluie des obus, les alpins s'égaillaient entirailleurs. Ils gravissaient en bon ordre le penchant nord de la riante cuvette qui s'étend entre Dieuze et Vergaville. Lon eût dit d'un tableau de Van der Meulen. Le soleil se couchait. L'air était plein de rayons et de parfums. Après chaque détonation, l'on entendait le chant des oiseaux et le léger crissement des insectes... Puis, les avant-trains amenés, ma batterie partît au grand trot prendre position ailleurs.

Le 28, par contre, Dieuze était une ville morte. Personne aux fenêtres. De grands drapeaux allemands célébrant la chute de Manonviller, pendaient aux hampes, hissés sur criée publique. Un silence morne, sans grandeur ; un silence de taverne désertée ; le silence de Paris à 4 heures du matin ; et, au lieu des tombereaux des maraîchers et des boueux, des monceaux de sacs éventrés, de fusils brisés, de friperie souillées de sang et de glaise, qu'on charroyait du champ de bataille. Nous allions d'un pas vif - le pas français, - ce qui essoufflait nos gardes.
Des régiments gris-bleus passaient sans mot dire. Comme nous butions à un embarras de fourragères pleines de blessés, un grand diable de colonel prussien, à cheval, monocle à l'oeil, nous accoste, et, en français, nous dit :
"Fous n'afez pas honte, fous, la témocratie française, d'être les alliés des Russes, ces Parpares !" Pas un de nous ne lui répondit. Nous ne le regardions même pas. Il était là, impassible. Pourtant, lui montrant mon brassard :
"Sommes-nous retenus ou prisonniers ? lui fis-je.
- Prisonniers ! Vous tirez sur nos ambulances !
- Souffrez , monsieur, que je ne le croie point...."
Mais nous repartions.
La gare ; la longue attente sur la place ; l'encombrement des voitures de blessés qu'on évacue ; un chevau-léger démonté, la tête dans les bandages, qui s'avance sur nous, l'oeil plein de haine, et nous menace de son revolver ; la visite de nos sacs ; la remise de nos cartes, couteaux, fourchettes, rasoirs, poinçons, de tout ce qui pique et taille. Puis l'embarquement.
...
Après une pointe vers le nord, le train quitta Bensdorf, et nous nous trouvâmes à nuit tombée dans l'immense gare de Strasbourg.
11 mars 2008
Dieuze, après le combat (1/2)
Gaston RIOU
Extraits de "Journal d'un simple soldat"
Hachette 1916
Si on ignore toujours dans quelle unité servait Gaston Riou, le "simple soldat" ambulancier, on sait toutefois qu'il fut fait prisonnier à Dieuze le 20 août 1914.
Dans les premières pages de son récit, il donne des précisions intéressantes sur les lieux, le combat lui-même, les conditions de détention, ainsi que sur l'organisation de l'ambulance et le nombre de blessés parmi lesquels certainement pas mal de petits gars du Midi ...
...
Notre division était sacrifiée d'avance. Chargée, je crois de protéger la retraite, elle avait tenu. Comment ? Combien de temps ? Un simple soldat, dans la guerre moderne ne sait rien. Toujours est-il qu'elle était détruite. Le combat émigra. La canonnade séloigna. Il fit soudain un grand calme. De la lutte féroce dont mes oreilles tintaient encore, il ne restait que l'effroyable puanteur des morts en train de pourrir dans les guérets et les vignes du côté de la forêt de la Bride, et, montant par intervalles du fond des vallons déserts, les longues clameurs lamentables des nids de blessés à l'abandon. C'est là, dans le district de Dieuze, exactement à Kerprich, en Lorraine annexée, que j'ai passé mes huit premiers jours de captivité.

Quelle semaine ! Parmi les arrières de l'armée allemande qui s'épanchait comme un fleuve, défaillant de sommeil et de fatique, dix fois mis en joue par les patrouilles, jour et nuit, j'ai charrié de la chair humaine : des morts, encore des morts, des morts de toute espèce, combattants tués nets dans le feu de l'action, blessés saignés à blanc, blessés achevés par les éclaireurs d'un coup de fusil à bout portant come ils demandaient à boire ou essayaient de se sustenter avec de la luzerne ; et puis, les demi-morts, crânes percés d'une balle, torses lardés de mitraille, aines défoncées par un boulet. De voir ces pauvres ballots defigurés et gémissants, il me semblait qu'on me râpait les nerfs. Le reste des blessés s'amenait sans aide, courait, clopinait, se traînait sur deux, sur trois, sur quatre pieds. C'était un spectacle stupéfiant. J'ai vu un fantassin dont la balle avait transpercé la poitrine devant derrière, et qui avait marché au drapeau blanc, tout seul, l'espace d'une lieue. Il avait perdu presque tout son sang. Je ne sais par quel miracle de volonté il s'était mis en chemin. Devant la grille de l'ambulance : "J'ai attendu quatre jours qu'on vienne, dit-il. J'ai soif, ça va mieux ; mais j'ai soif!". Il souriait. Il était beau, cet adolescent, comme un saint Sébastien de cire. Puis, sans un mot, il s'affaisse ; il est mort.
L'on m'avait octroyé la tente où s'entassaient les blessés les plus graves. Ils étaient une quarantaine, posés sur une mince couche de paille, à même le sol. C'était plein de mouches. Cela puait les déjections et le cadavre. Aux heures de soleil, ils étouffaient. Le soir venu, ils claquaient des dents. Il y avait là des gars du 20è corps, de l'active, tous Parisiens,d 'un courage gentil et simple ; ils trouvaient le moyen de s'intéresser à leurs voisins de paillis. Des Provençaux, à qui la douleur arrachait des larmes, me confiaient leurs amours, comme à une soeur. Quand le mal les mordait plus fort, tous appelaient : "Maman !". C'était un concert à fendre l'âme.
Je pansais. Mille fois le jour, mille fois la nuit, je tendais le bassin et l'urinal. Il y en avait deux pour sept cent vingt blessés. Une douille d'obus m'en fournit un troisième. J'assistais les agonisants ; je consolais ; j'enterrais. Toujours flanqué de deux soldats Poméraniens, j'allais par le village mendier du bouillon pour les pauvres gars. Les habitants étaient complètement terrorisés. Quelques femmes, dont une boîteuse et une petite fille de douze ans m'étonnèrent par leur charité tenace. Sous l'oeil de l'Allemand, leur ardeur, simplement chrétienne, était de l'héroïsme. Pourtant, je devais suppléer parfois à la ration manquante par un discours bien gaillard, tout ruisselant d'espérance. Sans cesse, il fallait refaire l'oreiller de paille sous la tête des blessés, arranger leur couchage, les aider à se déplacer. C'était toujours, sous la toile basse, le même orchestre de cris, de souffles caverneux, de râles et de plaintes. Quelquefois, au milieu de la longue nuit froide, n'ayant pas la force de porter plus loin sur le pré des fosses le camarade qui venait de trépasser, je tombais comme une masse et m'endormais à côté de lui.
Le 20, - l'ambulance était à peu près installée, - passa un capitaine prussien avec sa compagnie. Il s'arrête, réquisitionne le cheval de notre médecin-chef, M. Bergé ; il l'enfourche aussitôt. Puis, dans un français râpeux et sonore. "Ne craignez rien, blessés ! Ah ! l'on dit dans vos journaux -je les lis vos journaux, je lis le Figaro, le Temps - que nous sommes des Barbares ! Nous ne sommes pas des Barbares ! Moi, je porte un nom de chez vous ; je descends de refugiés français ; je m'appelle Charles de Beaulieu. Je vous les jure, vous serez bien soignés en Allemagne. L'Allemagne respecte la Croix-Rouge."
Le 28, à midi, ayant expédié évacuables et inévacuables, coupé un dernier bras, enterré le restant des morts, nous partîmes, le ventre vide. Pour où ? Les naïfs dont j'étais, ne doutaient point qu'on ne nous rapatriât en France par la Suisse. Les autres, qui avaient vu achever des blessés - surtout des blessés galonnés - rétorquaient : "L'autorité militaire allemande est implacable, si le soldat est assez bon "zigue". C'est sur ordre, c'est par obéissance stricte, que les patrouilleurs ont achevé des officiers et quelques sergents-majors. Si c'eût été malice personnelle, offriraient-ils, comme ils le font souvent, du café et de l'eau-de-vie aux blessés ? S'arrêteraient-ils pour les panser ? Non, c'est le haut commandement qui est responsable de cette pratique ignoble. Lui qui fait si bon marché de la vie des blessés, respecterait-il la Croix-Rouge ?".
Ainsi, tout en gagnant Dieuze sous bonne escorte, notre petite troupe débattait la question : "Sommes-nous retenus ou prisonniers ?".
( à suivre)
23 août 2007
CROQUIS DE GUERRE ET D'INVASION (4/4)
D'après CROQUIS DE GUERRE ET D INVASION - Lorraine et Ile de France
Auteur : Lieutenant DORIA
CARNET DE ROUTE D UN OFFICIER (suite)
Vendredi 14 août 1914
La nuit s'est passée à peu près calme, sauf pour mon camarade Lamasse, qui a veillé attentivement sur son Signal de Saint-Piamont et protégé notre sommeil. Son poste s'est trouvé très en l'air pendant toute la nuit, par suite de l'absence de la compagnie d'infanterie, qui, à sa gauche, devait tenir la cote 267, à la corne sud-est de la forêt de Bezange. A 2 heures du matin, une vive fusillade a été entendue vers l'ouest, mais l'ennemi s'est tenu tranquille de notre côté. Peut-être se méfie-t'il d'une réaction de notre part.
Au rassemblement du régiment, j'apprends que le 1er escadron a été détaché depuis deux jours auprès du colonel du 58e d'infanterie, à la ferme de la Fourasse, près de Bathelémont. Le lieutenant Barr.. a même fait, ce matin, une fructueuse reconnaissance.
A 5 heures, il a reçut l'ordre d'aller voir ce qui se passait à Mouacourt et Xures, en traversant le village de Parroy. Arrivé au nord de Parroy, il fut accueilli par plusieurs coups de feu venant de Coincourt. Il ne s'en inquiéta pas, poursuivit sa mission, traversa Mouacourt inoccupé et se dirigea vers Xures. Là se trouvait, fermant le village, une barricade, gardée par des cyclistes allemands. Sans pousser plus avant, l'officier, renseigné par des habitants, apprît que le village était tenu par cent cinquante hommes. L'ennemi, venu la veille à Xures, n'y avait pas couché ; il était revenu ce matin. Voici un bon renseignement. Sa mission terminée, mon camarage regagna donc la Fourasse et fit à ses chefs le compte rendu de ce qu'il avait appris et de ce qu'il avait vu.
Le régiment rejoint la division au sud d'Arracourt. Le général Lescot vient d'être relevé de son commandement et remplacé par le général Varin à la tête de notre division.
De nombreux régiments d'infanterie et d'artillerie encombrent les routes ; la cavalerie marche à travers champs ; de-ci, de-là, des bivouacs émergent des blés. Le déploiement des forces est vraiment imposant. C'est que l'ordre est donné aujourd'hui d'attaquer sur toute la ligne.
Je retrouve à cheval le lieutenant Alain d'H..., blessé il y a six jours. "On doit prendre l'offensive aujourd'hui, me dit-il. Je n'ai pas voulu abandonner ma place." On reconnait bien à cette mâle énergie l'homme de devoir, le soldat vaillant : Pour lui se battre est un honneur.
La division oblique vers l'ouest, longe la forêt de Champenoux et se dirige sur Moncel, village frontière sur la Loutre Noire. La brigade s'arrête à Sornéville et fait la liaison entre le 9e et le 10e corps. L'artillerie française, située vers Haute-Burthécourt, tire dans la direction de Château-Salins ; un duel d'artillerie s'engage, le canon tonne sans discontinuer.
Notre régiment est ainsi réparti : les 1e et 4e escadrons occupent dans les tranchées les bords nord et est de Sornéville. Ces tranchées sont des fossés étroits, irréguliers de tracé et assez profonds pour protéger efficacement le soldat. Seules la tête et les épaules de l'homme sortent de terre quand il est debout à son poste de combat. Le 3e escadron est en réserve au sud de Sornéville. C'est là également que se trouve le colonel et son Etat-Major.
Le 2e, le mien, est envoyé au bois de la Goutte. Le capitaine B...el, qui le commande, se dirige d'abord au galop vers Moncel, que tiennent des chasseurs à pied. Puis, prenant à l'ouest la route nationale, gagne la crête couronnée par le bois qu'il doit occuper. L'escadron met pied à terre, dissimule ses chevaux dans le bois tout proche et les hommes gagnent les tranchées, simples trous individuels à peine ébauchés qu'ils s'efforcent d'approfondir. Je suis chargé de la liaison avec le colonel. Dans l'après midi, une reconnaissance de mon peloton est envoyée sur les bords de la Seille. Elle cerne cinq chevaux démontés, errant dans la plaine. Sur leur croupe marquée au fer rouge, un 5 surmonté d'une couronne impériale nous révèle leur origine : 5è régiment de chevau-légers de Sarreguemines. Les chevaux sont en bon état et les paquetages intacts. Excellente capture.
Comme je vais prendre des ordres auprès du colonel, je lui annonce cette nouvelle. Le général de brigade, à qui j'en fais également part, se montre ravi et m'autorise à me remonter avec un de ces chevaux, afin de soulager ma "Fair Lass", un peu fatiguée par un travail excessif. Comme je m'éloigne, il me rappelle et me prie d'aller à Mazerulles, savoir si le village est occupé par nos troupes, car la brigade n'est pas en liaison avec le 9e corps qui doit se trouver à sa gauche.
...
fin de transcription
20 août 2007
CROQUIS DE GUERRE ET D INVASION (3/4)
D'après CROQUIS DE GUERRE ET D INVASION - Lorraine et Ile de France
Auteur : Lieutenant DORIA
CARNET DE ROUTE D UN OFFICIER (suite)
Jeudi 13 août 1914
Le jour commence à poindre. Quatre heures viennent de sonner au clocher d'Athienville. ...
La fusillade ne tarde pas à se faire entendre dans la direction de l'est, au delà d'Arracourt. Elle dure toute la matinée. Les dragons sont à leur poste. Nous apercevons à 9 heures un albatros en reconnaissance ; nous nous dissimulons aussitôt le long des murs et faisons rentrer les chevaux dans les granges.
Peu après, une compagnie du ...e d'infanterie (voir note A), arrive par la route d'Arracourt, passe dans le village et se dirige vers l'ouest. Les hommes nous font l'impression d'être las et épuisés. Le contact avec l'ennemi a été plus dur que ce qu'ils attendaient et leur enthousiasme du début a subi une rude épreuve. Décidément, la guerre n'est pas la course triomphale que beaucoup d'irréfléchis avaient imaginée. Nos hommes les regardent défiler et se promettent de faire plus brillante contenance devant leurs redoutables adversaires. Ce spectacle fouette leur énergie.
Coup sur coup, nous apprenons qu'un village voisin a subi, hier au soir, des réquisitions de la part de l'ennemi, que nos troupes se replient au sud d'Arracourt et que beaucoup d'habitants de ce pays l'évacuent. Aussi les postes et les vedettes redoublent-ils de vigilance ; nous sommes assez isolés et pourrions fort bien être attaqués.
Le triste cortège des paysans d'Arracourt, fuyant avec leur famille et leur bétail, apparaît bientôt. Quelques habitants d'Athienville, pris de peur, les imitent et préparent immédiatement leur exode. Comme il est triste et pénible, le spectacle de ces pauvres gens se sauvant devant l'invasion , emportant dans leurs misérables charrettes le plus précieux de ce qu'ils possèdent, poussant devant eux leurs troupeaux où toutes les espèces sont mélangées, chevaux, ânes, boeufs, vaches, moutons, chèvres ! La nuit est déjà tombée, et le long cortège passe toujours, allant chercher là-bas, vers le sud, un peu plus de quiétude et de paix. Image sinistre de la guerre, présage impressionnant de l'avance imminente du Boche !
Ravitaillés vers 5 heures et demie du matin, nous avions reçu la consigne, quelques heures plus tard, de rester à Athienville. Un nouvel ordre, celui de marcher sur Arracourt, nous arrivons à la nuit tombée, vers 9 heures. Les pelotons se rassemblent, quand un homme, envoyé par le chef du poste établi à la barricade du cimetière, vient en hâte me prévenir qu'un grand incendie se lève vers Arracourt, illuminant le ciel de plus en plus. Comique erreur ! Le brigadier, dont l'esprit surexcité est halluciné peut-être, a pris le lever de la lune dans les arbres pour un début d'incendie.
A Arracourt, obscurité profonde, silence complet, Nous devons forcer les portes verrouillées des granges, frapper aux volets pour nous faire ouvrir. Nous crions : " Ce sont les Français !" afin de calmer la frayeur des habitants réveillés dans leur premier sommeil.
Mon camarade de M..., revenant de reconnaissance avec un demi-peloton, nous a précédés dans le village, qui est tenu, en outre, par quelques fantassins. Envoyé en patrouille vers Réchicourt-la-Petite, hier matin, il a d'une colline voisine aperçu l'infanterie allemande, qui se portait en avant, précédée de uhlans. Ces éléments se sont reliés par des cavaliers au Signal Allemand (cote 284), point stratégique important, où l'infanterie ennemie s'est déjà retranchée. Voulant déterminer le front de l'adversaire, de M... tenta de s'infiltrer par le nord dans ses lignes, mais les fermes de Haute et Basse-Riouville étaient, elles aussi, occupées par des uhlans pied à terre. Les Allemands, tout en organisant méthodiquement le terrain, ont donc sérieusement progressé. Ils foulent maintenant le sol français, puisque ce soir, tout près de nous, ils tiennent les fermes de Riouville.
Dès notre arrivée à Arracourt, le lieutenant Lamasse est envoyé avec son peloton en pleines lignes ennemies, au bois Saint-Piamont. Le reste de l'escadron occupe le village. Les officiers couchent pêle-mêle dans une grange froide et fort éventée. Je vais à la recherche d'une couverture pour le capitaine B..el qui grelotte ; j'ai beaucoup de peine à en découvrir une au bureau de poste, que des télégraphistes occupaient encore. Moi-même, je m'enveloppe de sacs vides ; malgré l'exiguïté des lieux, le froid vif de la nuit et la proximité des Boches, je ne tarde pas à m'endormir profondément.
note A - compagnie du 1er bataillon du 40eRI (cf JMO du 40e RI)
A suivre....
29 juillet 2007
CROQUIS DE GUERRE ET D INVASION (2/4)
D'après CROQUIS DE GUERRE ET D INVASION - Lorraine et Ile de France 1914
Auteur : Lieutenant DORIA
CARNET DE ROUTE D UN OFFICIER (suite)
Mercredi 12 août 1914
Un peu après 5 heures, nous quittons le bivouac pour nous installer dans un champ voisin. Des aéroplanes ennemis viennent nous épier et repérer nos positions.
La chaleur est aussi accablante qu'hier et le même manque d'eau se fait sentir. Je déjeune avec un morceau de boeuf, bouilli hier au soir et fort dur aujourd'hui ; un abri en paille me protège des rayons brûlants du soleil.
A 2 heures, la division se disloque. Mon escadron se dirige vers Arracourt et se met à la disposition du colonel L..., commandant le 40e régiment d'infanterie. Arracourt est bien le type du village lorrain: larges rues, véritables basses-cours aux vastes bas côtés encombrés de charrettes et de grands tas de fumier carrés ; maisons massives et écrasées, blotties les unes contre les autres comme de grandes frileuses, pour mieux résister aux intempéries ; longs toits moussus, formés de tuiles teintées légèrement de jaune ou de rouge ; imposantes portes cochères disposées à une extrémité des bâtiments ; abreuvoirs en pierre brune qu'alimente le filet limpide d'une fontaine.
Au moins l'eau ne manque pas ici; en attendant les ordres, le capitaine B...el fait boire les chevaux, qui se précipitent avec avidité sur les auges pleines. Pendant ce temps, je me mets en quête d'une auberge. Hélas ! comme Valhey, le village est dénué de toute ressource. Je me rends alors au château, propriété du comte de Montureux. J'ai été reçu ici d'une façon charmante l'hiver dernier et je me souviens avoir visité avec intérêt l'atelier de peinture, que Mlle de Montureux avait installé avec goût dans une jolie tour, sous les arbres du parc, à quelque distance du château. Comme tout cela déjà est loin ! une ambulance de fortune est établie dans les salons. Arracourt est maintenant aux avant-postes, depuis que nos troupes se sont repliées des rives de la Seille.
J'entre dans le château en même temps qu'un chasseur à pied blessé. M. de Montureux, indifférent au danger qui le menace et encore vaillant malgré ses cheveux blancs, a tenu à rester le fidèle gardien de sa propriété. Aidé de quelques religieuses, il se dépense jour et nuit auprès des malheureux soldats blessés. Il m'accueille très aimablement, devinant que nous avons grand faim, mes camarades et moi, il m'offre, avec des excuses de ne pouvoir faire mieux, une bouteille de vin vieux et quelques oeufs.
Nous avons à peine terminé notre modeste repas que l'ordre nous arrive de nous porter sur Athienville, petit village situé à l'ouest d'Arracourt, près de la forêt de Bezange-la-Grande. L'escadron repart aussitôt, contourne les Jumelles, où des éléments du 40e d'infanterie sont retranchés, et arrive à son poste vers 6 heures du soir.
Il s'installe très largement dans le village dont la garde lui est confiée. Je m'occupe aussitôt de fermer toutes les voies d'accès. Formées de charrettes lorraines, de fagots, de bûches et d'un mur en fumier, mes barricades sont solides et conçues de telle façon qu'une voiture puisse passer sans les démolir, ni diminuer leur puissance défensive. J'organise ensuite les postes.
Vers 7 heures, la vedette qui a été placée près du cimetière d'Athieville, avec vue sur la route d'Arracourt, me signale quelques cavaliers se dirigeant vers Athienville. Je m'arme d'une carabine, prends deux hommes avec moi, me glisse par les jardins à proximité de la route et attends. Les voilà ! Ils approchent ! Qui, ils ? des uhlans ? - Hélas ! non ; simplement des dragons en reconnaissance qui rejoignent l'escadron.
à suivre............
13 juillet 2007
CROQUIS DE GUERRE ET D'INVASION (1/4)
Extrait de :
CROQUIS DE GUERRE ET D'INVASION - Lorraine et Ile de France 1914
Auteur : Lieutenant DORIA
Editeur : Plon
Régiment : 4ème Dragons (12è brigade) cantonné à Commercy (55)
Carnet de route d'un officier de cavalerie - Lorraine août 1914
...
Lundi 10 août 1914
La brigade arrive de bonne heure à son point de rassemblement habituel. Vive canonnade du côté de Château-Salins et de Vic. J'aperçois très distinctement les éclatements des obus, qui forment autant de petits nuages floconneux haut dans le ciel.
La chaleur, plus lourde encore que ces jours derniers, est vraiment insupportable. Aussi, au risque de mécontenter le colonnel qui interdit de fouler les récoltes, j'ai construit un confortable abri avec des bottes de paille appuyées sur des lances. Quelques officiers viennent partager mon gîte. En causant, j'apprends que plusieurs corps d'armée du Midi arrivent sur notre front.
...
Mardi 11 août 1914
Comme hier à la même heure et au même point, la 2ème division de cavalerie se rassemble. Un officier d'Etat-Major, le captaine A. réunit les officiers et leur expose la situation.
Voici, en substance, les renseignements qu'il nous donne : aujourd'hui, dixième jour de la mobilisation, nous passons aux ordres du 15è corps ; quartier général, Rosières-aux-Salines ; général Espinasse.
A notre gauche, le 20ème corps se trouve en partie sur la route Nancy-Château-Salins. Notre liaison avec lui s'opère par Moncel, où se trouve un bataillon. Le 15ème corps tient Bezange-la-Grande, Arracourt, Réchicourt. La 2ème division de cavalerie est en couverture entre Moncourt et la forêt de Parroy. Moncourt, Coincourt, La Garde sont tenus par une brigade mixte d'infanterie. Ce dernier village vient d'être occupé par deux bataillons du 40ème et 55ème d'infanterie (voir note A). La 10ème division est à notre droite, au Nord de la forêt de Parroy, tenant par le 2ème bataillon de chasseurs les débouchés Est de la forêt.
A 10 heures du matin, la division par une marche défilée gagne les crêtes voisines de Réchicourt-la-Petite. Le canon gronde sur tout le front, particulièrement dans la direction de La Garde.
D'où nous sommes, la vue s'étend au loin. A nos pieds, dans la plaine ondulée, voici les villages de Réchicourt-la-Petite, Moncourt, Coincourt, Bures et Parroy ; plus loin vers l'est, au delà de la marécageuse forêt de Parroy qui s'étale vers le Sud, nous distinguons le champ de bataille, Xures et La Garde ; très au delà, à l'horizon, une ligne bleuâtre de collines. Au nord de la forêt, par Parroy, Xures et La Garde coule le canal de la Marne au Rhin.
Les Allemands, en ce moment, tentent de reprendre La Garde. J'assiste à un spectacle grandiose. Le duel d'artillerie est terrible. De mon observatoire, je devine l'emplacement des batteries ennemies et découvre les françaises.
Voici coup sur coup les nouvelles qui nous parviennent : deux batteries du 29eme d'artillerie, placées à proximité de La Garde, mais trop en l'air et en un point repéré par l'ennemi, ont été détruites avant d'avoir pu tirer. Les caissons de munitions ont pu être ramenés. Le village de La Garde, bombardé par les Allemands, a été évacué par nos troupes.
Maintenant, au delà de la forêt, une lourde colonne de fumée monte obscurcissant le ciel. C'est le château de Martincourt qui brûle. Comme cette propriété, située en pays annexé, appartient à un officier allemand, un lieutenant français a mis de sa propre main le feu au château. Ce geste est fort critiqué.
Il est 2 heures de l'après-midi. Devant nous l'infanterie se replie. Elle vient d'évacuer Moncourt, village au nord-ouest de La Garde : les hommes ont l'air harassés de fatigue. Sur la route longeant le canal, des convois et des fantassins passent, venant de l'est. C'est la retraite. Nos pertes sont lourdes, paraît-il. Des deux bataillons engagés, il ne reste que des débris. Notre artillerie divisionnaire est intervenue heureusement à temps ; elle a joué un rôle très utile et tenu l'artillerie ennemie en respect.
Nous sommes toujours pied à terre, attendant des instructions, prêts à protéger nos troupe dans la retaite et à charger au besoin. Mais l'ennemi, peu entreprenant et satisfait, sans doute, de sa victoire facile, n'exploite pas son succès.
Un peu avant 4 heures, nous remontons à cheval pour nous arrêter au sud d'Arracourt, à l'abri d'une crête. Pourquoi ce déplacement ? Nous l'ignorons.
La journée est très chaude ; nous sommes restés constamment en plein soleil. Aussi, je meurs de soif ; pas une goutte d'eau à boire. ...
A la nuit, le colonel fait monter à cheval et nous conduit, après combien d'arrêts ! à l'est de Valhey, où nous bivouaquons dans un pré humide. Il est environ 10 heures du soir. Les chevaux sont mis à la corde ; les feux de bivouac un à un s'allument ; les hommes préparent la soupe. Dans l'obscurité, des lueurs rougeâtres font deviner, plus à l'est, d'autres bivouacs.
Note A : probalement 58e R.I.
A suivre......




