Edité par la famille BESSON à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre, ce carnet ne peut pas être reproduit sans son autorisation

En parcourant notre blog, M. Jean-Marie Besson a eu la surprise de lire le nom de son grand-père dans le récit de guerre de Damien CHAUVIN, que nous avons publié en 2007 (http://lesmidi.canalblog.com/archives/2007/02/20/4011449.html)

Le récit d'Abel BESSON mentionne plusieurs fois le nom de Damien CHAUVIN.
Carnet transcrit et annoté par Jean-Marie BESSON.
Nous le remercions de nous l'avoir confié.

  
Souvenirs de la campagne 1914 - 1915

Abel BESSON

19e d'Artillerie, 4e Batterie, Secteur 130

Guerre de 1914 -1918

Carnet de route d’Abel BESSON

de La Javie (Basses - Alpes)

 

Verso de la carte avec le portrait d’Abel, adressée à sa soeur aînée (et marraine) Berthe  

 

Préambule

                                                              

                                                                                        Abel au 19e R.A.C

Abel est né le 28 février 1894 et a été baptisé le 04 mars 1894 à La Javie,(Basses-Alpes), Alpes de Haute Provence ; il est décédé le 01 août 1967 à La Javie.

Abel BESSON au 19e R.A.

Il sert comme canonnier au 19e Régiment d’Artillerie en opérations notamment à Verdun (7e batterie, 1915-1916, Malancourt, Bethincourt, Froideterre …), puis sur le théâtre d’opérations de l’Armée d’Orient.

 

Médaille interalliée 1914-1918 (Médaille de la Victoire).

     Médaille commémorative de la Grande Guerre.

         Médaille commémorative de Verdun.

            Médaille commémorative d’Orient.

              Médaille commémorative Italienne 1915-1918.

Après la guerre, Abel reprendra son métier de cordonnier, il sera également, secrétaire de la mairie de La Javie, correspondant du journal « Le Méridional » et quelquefois facteur auxiliaire.

A l’occasion du centenaire de la Grande Guerre 1914-1918, le carnet de route manuscrit rédigé par Abel a été remis en forme, complété de photographies et documents afin d’illustrer au mieux la réalité du vécu pendant les opérations de Verdun et celles du front d’Orient.

Le carnet manuscrit mentionnait au verso de la première page :
« En cas d'accident prière de renvoyer ce carnet à l'adresse ci-après: BESSON Amable La Javie par Digne (Basses - Alpes) »


Abel BESSON enfant
La famille BESSON, à La Javie, devant sa maison (probablement avant 1910). Louis Amable, son épouse Eliza et leurs enfants.
Au premier rang et de gauche à droite : Aimée, les parents, et Alfred 
Au second rang : Norbert, Aline, Berthe, et Abel (en noeud papillon clair)

 

Mars 1915
C’est juste 6 mois jour pour jour et heure pour heure que je suis resté au quartier du 19e à Nîmes (1).

 

 

L’entrée du quartier du 19e d’Artillerie à Nîmes

 

 J’y suis rentré le 6 septembre (1914) à 8 heures du matin et en suis sorti le 6 mars (1915) à 7 h 30 pour venir commencer la campagne.

 

 

Le quartier d’Artillerie de Nîmes

 

1) Bien des années plus tard (de 1998 à 2007), c’est dans ce même quartier, abritant désormais l’Etat-Major de la 6e Brigade Légère Blindée et le 2e REI, que Jean-Marie, l’un des petits fils d’Abel, effectuera (affecté à l’Etat-major de la brigade, dans le cadre de la réserve opérationnelle) bon nombre de périodes, y compris avant d’être projeté , comme Abel, dans les Balkans... (NDE)       

 

   

A Nîmes, pendant l'instruction, avant de rejoindre le front en 1915, Abel est au centre accoudé sur le bouclier du canon

 


Avec deux camarades, Abel est au centre

 

Carte du front occidental en 1915 

 

Le train qui nous emportait a mis trois jours pour nous porter à Dombasle. 


La gare de Dombasle en Argonne 

 

Tout le temps du trajet, on a peu vu des Dames de la Croix-Rouge, jusqu'à Lyon quelques-unes, mais après, surtout à Chaumont on était mal vu, car on venait du XVe Corps. De Dombasle on est venu à Montzeville; à 4 heures on y a mangé la soupe et de là on est reparti pour Chattancourt. Là il y a le cantonnement du 19e d'artillerie.   

 

secteur Bethincourt1915

Chattancourt, cantonnement du 19e RAC, Béthincourt, les batteries et « Le Mort Homme » 

 

Me voilà arrivé à destination. Les obus sifflaient en passant mais cela ne me donnait nullement la frousse. Je suis à la 4e et ce n'est pas le rêve, car le capitaine Clément est très vache pour ses hommes.  
Je croyais venir comme bottier, mais je suis servant à la batterie de tir.  

Après avoir passé 2 jours à Chattancourt, je suis monté à Béthincourt, là où il y a les pièces, et les positions sont très avancées, la batterie est sacrifiée pour le cas où il y aurait retraite de l'Armée française. Cela ne fait rien, le courage ne faiblit pas et j'ai bon espoir.  

Le 16, j'ai vu Nicolas d'Archail (1), il est au 55e d'Infanterie (2). Cela m'a fait plaisir car depuis 6 mois je ne l'avais pas revu. Lui aussi à bon espoir pour la victoire.  

A Béthincourt on vit dans des casemates, car les balles sifflent, on est à demie-portée des fusils boches. On a tiré 20 coups de canon pour pointer une pièce, vraiment le capitaine n'est pas très calé pour régler le tir. 

 NOTES:
(1) Archail : village situé à une quinzaine de kilomètres au Sud de La Javie. (NDE)   (2) En 1914, le 55e RI est en garnison à Pont-Saint-Esprit et Aix en Provence et comme le 19e RA il appartient au XVe Corps. (NDE)                

On est redescendu et depuis on ne fait plus guère, si ce n'est de voir les aéros boches et français qui cherchent à reconnaître les positions des armées. 
La vie n'est pas chère à Chattancourt, un litre, une boite de sardines et une bougie valent 1 franc 25.   

Voilà du 6 au 20 mars la vie que j'ai menée au front.   

24, 25, 26 mars : De garde aux positions; la canonnade est continue, les balles sifflent et nous obligent à baisser la tête pour ne pas être atteints, nous travaillons sur les tranchées à 450 mètres des boches. On fait un abri pour une pièce de 65 de montagne. J'ai les épaules blessées de porter des rails de chemin de fer pour faire cet abri.

 

 

 Carte postale : le langage des tranchées 1

 

Avril 1915

 1, 2 et 3 avril : Aux positions de Béthincourt. J’ai reçu des nouvelles une fois et languis d’en recevoir d’autres.  

4 avril : Journée de rabiot car, comme on devait attaquer, on est resté aux positions et le temps a empêché toutes opérations.    
Voilà où on était pour Pâques. J’ai reçu un colis de la maison.   

5 avril : A ma grande surprise je passe à la 7e batterie comme bottier.     

6 et 7 avril : J’ai le cafard car depuis 6 jours je ne reçois rien.  

8 avril : Je reçois des lettres de la maison et une de Norbert (1) me disant que je ne leur écrit pas et qu’ils sont restés 8 jours sans avoir de mes nouvelles.      
La canonnade est intense.     

9 avril : Manquant d’hommes pour la garde aux positions, j’y suis monté avec le tailleur.      
Les abris laissent filtrer l’eau aussi on est mal couché.             

10 avril : Le temps est pluvieux, malgré cela on travaille et, avant la relève de 11 heures on a tiré 12 fois le canon. Dans la soirée on a eu repos complet.            

11 avril : Je suis allé travailler l’après-midi mais comme c’était dimanche, il y a eu une soirée théâtrale organisée par les biffins du 58e (2) et des artilleurs du 19e. La fête a été bien réussie. Jamais à Chattancourt on avait vu pareil théâtre.    

12 avril : Les boches tentent de descendre un avion français au-dessus de Montfaucon.     
Depuis quelques jours on progresse assez vite du côté de Saint Mihel et des Eparges.     

14 avril : Je suis monté au Mort-Homme, journée assez calme.       

15 avril : Les aéros ont cherché à repérer les positions françaises. Un 77 est tombé dans Chattancourt blessant 3 hommes du 57e d’artillerie lourde.          

16 avril : Comme il manquait des hommes je suis monté aux positions. Le soir les boches ont tiré sur les pièces avec le 150. Quoique ayant tapé bien près, aucune pièce n’a été touchée et aucun homme blessé.          
J’ai reçu un billet de trois francs de Norbert et lui ai envoyé l’endroit où je suis. Ma lettre passera-t-elle ? Il faut l’espérer.   

17 avril : Rien à signaler.          

NOTES:
1) Norbert, Achille, Bernard Besson (1896-1967) est l’un des deux frères d’Abel, incorporé le 9 août 1916, il servira dans l’artillerie lourde, notamment aux 90e RAL et 83e RAL. (NDE)  (2) Le 58e RI est mobilisé sur Avignon, il appartient au XVe Corps. (NDE)             

18 avril : Les Boches bombardent nos positions, sur le Mort-Homme on dirait que les obus ont labouré le champ.   
On a tué Touffier qui était à la 4e pièce, c’est un fusant.    
Les aéros boches repèrent nos positions.

19 avril : Rien à signaler.   

 

« Le Mort-Homme »

20 avril : Vers les 11 heures du soir, les Boches essaient d'attaquer, nos fantassins et nos 75 (1) ont eu raison d'eux et repoussés à plate couture. Trois pièces de ma batterie ont tiré 101 obus, le groupe 435 obus.  

21 avril : Journée calme pour nos positions et notre secteur.   

22 avril : Ma pièce a tiré sur les ouvrages ennemis et le capitaine a félicité la 4e pièce où je suis pour son tir efficace.  

23 avril : Journée calme dans le secteur 130.  

25, 26, 27,28 et 29 avril : Rien à signaler. 

1)Le canon de 75 est alors le canon de base de l'artillerie française. (NDE)

 30 avril : La batterie et une du 38e(1) ont été bombardées par mes Boches. Un de leurs aéros réglait leur tir.

Après la perte du cuirassé français  « Bouvet » (2),

on a déploré celle du « Léon Gambetta » (3)


   

 

NOTES:  
(1) Le 38e RAC est mobilisé sur Nimes. (NDE) 
(2) Le 18 mars 1915 dans le détroit des Dardanelles, le Bouvet heurte une mine dérivante en face des forts turcs de Tchanak. Eventré par la mine qui explose près d'une soute à poudre et met le feu aux munitions du navire, le Bouvetchavire et coule en trois minutes avec son commandant le capitaine de vaisseau Rageot de la Touche. Sur les 670 hommes de l'équipage, 64 seulement sont sauvés. (NDE) 
3) Le 27 avril 1915, à 00h40, le croiseur Léon Gambetta, commandé par le capitaine de vaisseau André, mais à bord duquel se trouve aussi le contre-amiral Sénès, est torpillé par deux fois par le sous-marin autrichien U-5 commandé par le capitaine de corvette Georg Johannes von Trapp à l’entrée du canal d’Otrante en mer Adriatique. Le capitaine de vaisseau André et l’amiral Sénès sont parmi les 684 morts parmi les 821 officiers et hommes d’équipage. (NDE) 

    .....A SUIVRE.....