Edité par la famille BESSON à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre,
ce carnet ne peut pas être reproduit sans son autorisation
 

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D’Antibes à la zone des armées.

Je crois que c'est le 2 janvier 1918 après-midi qu'on nous emmena, musique en tête, pour embarquer à la gare dans des wagons à bestiaux : 8 chevaux - 40 hommes. Nous défilons donc une dernière fois dans la ville, nous sommes très acclamés, nous "les petits poilus" ! Les mimosas" ("Mimosa" était le nom de notre classe comme "bleuet" avait été celui de la précédente ou classe 17 et "Marie-Louise" celui de la classe 16). Le ciel est couvert mais il ne fait pas froid.

Le lendemain matin notre train est bloqué par la neige en gare de La Voulte (Ardèche); jamais jusqu'alors je n'ai vu tant de neige ! Enfin notre train finit par se remettre en marche et nous arrivons en Haute-Marne où nous débarquons à Eclarons. Nous étions tous gelés dans le train car évidemment nos wagons à bestiaux n'étaient pas chauffés.

 

eclaron-gare-train

 

Après avoir débarqué, nous sommes obligés d'attendre sur place, dans la neige, durant plusieurs heures avant d'être affectés aux différents cantonnements de notre bataillon. Ce jour-là est l'un de ceux où j'ai eu le plus froid dans ma vie ! Je croyais bien avoir les pieds gelés ! Heureusement il n'en fut rien. Lorsqu’enfin on nous eut attribué nos cantonnements, il fallut les rejoindre; mon détachement avait encore plusieurs kilomètres à faire à pied pour rejoindre le sien : la Ferme de la Marthée, près d'Humbécourt. 

LE 9e BATAILLON DE MARCHE DU 111e RI - constitution

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JMO9eBM-2

Pour en savoir plus sur les 9e bataillon de marche

Zone des Armées

Janvier-Juin 1918

2eme G.B.I. ou « Groupe de Bataillon d’Instruction ».

Le bataillon de Marche ou 9ème Bataillon du 111ème R.I. auquel j'appartenais, formait, avec ceux des 25ème, 31ème, 48ème, 71ème, 82ème, et 113ème R.I., le deuxième G.B.I. de la 2ème Armée ou Armée de Verdun.

J'appartenais à la 34ème Compagnie, 3ème section, 9ème escouade, je cantonnais à la Ferme de la Marthée, à 2 kms environ d'Humbécourt, arrondissement de Wassy (Haute-Marne).

Pour les P.T.T. nous étions du S.P. (secteur postal) 20 A. Le Général inspecteur des G.B.I. de cette 2ème Armée était le Général MAC MAHON descendant du Maréchal de ce nom, 2ème Président de la 3ème République française. Ce général vint une fois inspecter mon bataillon, nous fîmes devant lui tout sortes d'exercices, il s'en déclara satisfait, surtout de notre lancer de grenades qui lui fit reconnaître en nous, provençaux, dit-il, les descendants des romains qui jouaient au disque, il nous demanda de nous appliquer à améliorer notre tir au fusil où, de fait, nous avions moins brillé.

La ferme de la Marthée.

 

Ferme Marthée
Ferme de la Marthée de nos jours 

Ferme Marthée-1

Notre cantonnement était une immense et très haute grange de la Ferme de la Marthée.
Des clayonnages à 80 cm au-dessus du sol et sur lesquels on déroulait un paillasson ou natte de paille servaient de lit (la paillasse des capucins est bien plus moelleuse évidemment que ces nattes ou paillassons !); nous avions un sac de couchage ou sac à viande et quelques couvertures. Nous étions là dans le royaume du froid, du vent (ils entraient de partout comme chez eux, c’est normal pour une grange ! La côte d’azur et son printemps éternel c'était bien loin maintenant !) et aussi de la poussière de paille et de foin.

Il n'était pas rare que notre pain fut gelé et qu'il faille en partager les "boules" avec une hache mais il était très bon tandis que celui des civils à cette époque ne méritait pas le nom de pain tellement il était mauvais ! Plus d'une fois aussi le vin fut gelé dans les seaux de toile au lieu de le boire on le suçait à moins de le faire fondre. Où sont les religieux qui supporteraient pareil régime ? Il leur faut des couvents confortables avec le chauffage central, une nourriture variée et bien préparée et tout et tout ! Cependant Dieu, dont ils sont les soldats ne vaut-il pas autant de sacrifices que la patrie terrestre pour laquelle nous, qui n'avions pas vingt ans, supportions tout cela ?

Service de santé.

Le service de santé était représenté par un médicastre (je ne peux vraiment pas l'appeler médecin) qui prescrivait toujours, quelque fut le mal dont on se plaignît, le même traitement : mal de tête, mal d'estomac, bronchite, mal de ventre, pieds gelés etc. : teinture d'iode et cachet d'aspirine. Ce n'était pas cher et cela ne traînait pas.

Quand ce singulier toubib partit en permission, le commandant de compagnie me demanda de le remplacer puisque j'étais étudiant ecclésiastique. Je lui répondis : "pour prescrire les traitements que prescrivait le major je pourrais bien le faire mais je ne me sens pas capable de faire le diagnostic des malades".

Ce fut alors un mécanicien-dentiste qui fut nommé. Et il arriva qu'un soldat qui avait mal aux dents vint à la visite; il y était déjà venu plusieurs fois et il avait été plutôt mal reçu car ni la teinture d'iode ni l'aspirine ne l’avaient guéri, ce pourquoi le médicastre le prenait presque pour un simulateur et le renvoyait immédiatement à l’exercice.

Cette fois, quand le mécanicien-dentiste le vit, il lui trouva un abcès à la mâchoire, il en avertit le commandant de compagnie et le fit immédiatement évacuer sur l’hôpital de St-Dizier où le malade mourrait quelques jours après. Cette affaire fit assez de bruit et quand le médicastre revint de permission et qu'il apprit ce qui était arrivé, il n’en menait pas large, il avait peur que la famille portât plainte mais c'était la guerre et l'affaire fut enterrée sans bruit… comme le mort.

Les stages.

Le séjour au Bataillon de marche dura pour nous de janvier à juin, il fut rempli par un apprentissage encore plus poussé de la guerre qu'à Antibes, c'est-à-dire par un entraînement plus intensif et toutes sortes d'exercices, de longues marches en tous terrains, de nuit comme de jour et surtout par des "stages" que nous allions faire dans des centres spéciaux .

Chef indigne.

Au sujet de l'entrainement intensif que l'on nous faisait faire, je dois noter que nous avions parmi nos chefs un gros sous-lieutenant qui sortait des "enfants de troupe". Croyant faire plaisir aux hommes il tenait facilement des propos obscènes, orduriers. Mais il avait des accès de colère folle et jurait alors de "nous avoir", de nous "faire pisser le sang". C'est effrayant ce que cet abruti a pu nous malmener et nous faire faire comme exercices : « En avant ! Pas gymnastique! Couchez-vous ! Debout ! En avant ! Pas gymnastique ! Couchez vous ! Debout ! Pour la marche en canard, en position. Partez ! Halte ! En avant. Pas gymnastique » et cela durait ce que cela durait.

Mais quand nous sommes montés en renfort, il n'est pas venu avec nous car il savait que des Marseillais avaient promis que leur première balle serait pour lui quand nous irions au feu. Et il savait aussi que pareille chose était arrivée à plus d’un de ses semblables.

Stage de liaison.

Le premier stage que je fis fut celui de "liaison" peut-être à Landricourt dans la Marne à moins que ce ne soit à Cousances dans la Meuse. J'ai conservé jusqu'à présent (1966) mon carnet de notes de ce stage et du stage de grenadier. C'est un officier qui était responsable des cours et qui en fin de stage faisait passer les examens et donnait les notes. Les 14 "stagiaires" venaient de tous les bataillons du groupe. Si mes souvenirs sont exacts le stage de "liaison" durait deux semaines, les autres stages seulement une semaine.

Dans sa partie théorique le stage de liaison comportait :

1°) un cours d'électricité générale,
2°) des leçons sur le téléphone, la télégraphie sans fil, la télégraphie par le sol, l’optique et les différents projecteurs, sur l'observation terrestre, l'observation aérienne, etc.
3°) des leçons sur l’emploi tactique de ces divers modes de liaison, sur la signalisation à bras et par panneaux, sur les pigeons voyageurs, les chiens-estafettes, etc.

La partie pratique du stage comportait évidemment des exercices de montage et de démontage de postes de téléphone, de télégraphie sans fil, de télégraphie par le sol, l'envoi et la réception de messages par projecteurs, par la signalisation soit à bras, soit par panneaux.

Tout cela était très intéressant, mais trop accéléré. Comme note j’obtins l'inverse de ce que j'avais pensé :"bon en théorie, assez bon en pratique" ou quelque chose comme cela. Je terminai ce stage le dimanche de Pâques.

Stage de grenadier.

Un stage que je redoutais (beaucoup de mes camarades le redoutaient aussi car nos sous-officiers de compagnie s'acharnaient à nous en donner la trouille (les imbéciles !) était celui de grenadier. Il ne durait que 8 jours. Je le fis du 15 au 21 avril à Landricourt (Marne) c'est marqué sur mon carnet de stage.

En 8 jours on avait largement le temps d'apprendre à goupiller, dégoupiller, lancer intelligemment les grenades, à en connaitre et utiliser toutes les variétés : offensives, défensives, lacrymogènes, v.b., suffocantes, incendiaires, ainsi que les différents explosifs.

Ce stage me passionna et je fus noté "bon grenadier" (v.b. = grenade et tromblon Viven - Bessières).

Canon 37 – Mitrailleuse.

Je fis aussi le stage du canon 37 ou canon d'accompagnement d'infanterie. J'aimais beaucoup ce canon à cause de sa précision. Je crois qu'à 400 mètres, j'aurais avec ce canon descendu un coq sur un clocher. Je dois dire que je n'ai jamais entendu parler de ce canon au front. Je crois que c'est au cours du stage du canon 37 qu'on apprenait aussi le maniement de différents engins dans le genre de ceux qui envoyaient 4 ou 8 petites torpilles à la fois, mais je n'ai jamais non plus entendu parler de ces engins hors du stage .

Par contre, le stage de mitrailleur le dernier que je fis, fut vraiment très utile. On nous apprenait à monter, à démonter ultra rapidement ces engins : Hotchkiss, St-Etienne, l'allemande "Maxim", à en réparer les enrayages. Quel bel instrument de mort que la mitrailleuse ! Quelle précision, quelle rapidité, quelle efficacité !

Permission de détente.

Ce qui permit de "tenir" au moral tant des soldats que des civils (cela permit aussi à la natalité de ne pas s'effondrer complètement pendant ces années de guerre) ce fut entre autres choses l'institution des "permissions de détente ».

Il y avait déjà 4 mois que j'étais dans la zone des armées, mon tour de permission allait arriver et je savais que je n'aurai pas d'autre permission avant d’être monté en ligne. J'avais écrit à mes frères qui étaient au front, Abel dans l'artillerie de campagne, Norbert dans l'artillerie lourde, pour leur annoncer la date probable de ma permission afin de nous rencontrer tous les trois si possible, dans notre famille. De fait, j'eus la joie de trouver le premier quand j'arrivai à La Javie mais il était en fin de permission et l'autre arriva quand je terminais la mienne.

 

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Si je parle de permission c'est pour rappeler la joie de l'arrivée et la peine du départ, cela marquait profondément dans notre vie militaire comme dans la vie de notre famille. Joie immense, inexprimable d'abord quand j'arrivais sur l'Ourme (1) (de Digne à La Javie je venais en bicyclette) et que je découvrais d'un coup tout le terroir de ma commune, les deux rivières : l'Arrigeol et la Bléone, le village : clocher, église, maisons au pied de la colline que dominent une grande croix et la blanche chapelle de Notre-Dame. A ce moment les souvenirs de mon enfance surgissaient en foule dans ma mémoire (2)… et que l'on pense de moi ce que l'on voudra, je ne pouvais m'empêcher d'être ému et presque de pleurer (dans les familles nombreuses et pauvres comme était la mienne, il y a ordinairement plus d’amour et d'union que dans les autres). Je m'arrêtais un moment pour m'emplir les yeux et le coeur de cette bienheureuse vision (3), de ces doux souvenirs puis, remettant les pieds sur les pédales, à fond de train je filais sur mon village… « Té, vé, le Fredde qui arrive !". J'avais à peine mis pied à terre que le papa, la maman, mes soeurs, toute la famille était là. Quel bonheur de les revoir, de les embrasser, de les voir si heureux de ce retour! Quel bonheur pour eux de revoir celui qui venait des souffrances de la guerre, du péril de la mort !

Mais, la permission passée, il fallait repartir et c'est là aussi ce que je veux rappeler. Quelle agonie pour toute la famille ! La maman, les grandes soeurs avaient bourré les musettes de tout ce qu'elles savaient faire le plus plaisir au partant et je vois encore toute la famille alignée dans la grande pièce du rez-de-chaussée (le magasin d'épicerie) ! Je commençais par embrasser mon père le chef de famille, puis la maman si bonne, enfin mes soeurs. « Ne vous inquiétez pas pour moi », leur disais-je pour dire quelque chose en les embrassant et essayer de faire diversion à l'angoisse qui nous étreignait tous, « au front on n'est pas si mal que ça !

Tout le monde ne meurt pas à la guerre ! Si elle n'est pas finie avant, dans 4 mois, je serai de nouveau en permission ! »

La maman et mes soeurs ne disaient rien, elles avaient le coeur trop gros et savaient que, si elles parlaient, les larmes dont leurs yeux étaient gonflés, elles ne pourraient les retenir ! Le papa, lui, faisait l'homme courageux et pour cacher son émotion disait quelque chose comme : « écris-nous dès que tu auras rejoint et donne-nous souvent de tes nouvelles ». Les ayant donc tous embrassés; je me hâtais de prendre la bicyclette pour aller à Digne prendre le train et remonter aux armées. Alors, papa, certainement afin que… les femmes ne le voient pas pleurer, disait : « Je vais faire quelques pas avec toi, je t’accompagne jusqu'au 16 pont (le pont sur la Bléone, à 2 ou 300 mètres de la maison). Arrivé au pont il disait : « Je t’accompagne encore un peu, jusqu'aux aires (à 2 ou 300 mètres du pont il y avait des aires où l'on foulait le blé après la moisson) tu as le temps d’arriver à. Digne ».

Mais enfin il fallait bien se séparer ! Et moitié riant, moitié sérieux, je disais : « allez, papa ! Ça suffit, il vous faut retourner à la maison, autrement la maman va croire que vous aussi vous êtes parti à la guerre ou que peut-être vous vous êtes noyé dans la Bléone ! ». Et après une dernière embrassade j'enfourchais ma bicyclette et forçais sur les pédales sans me retourner en arrière de crainte de voir que mon père me regardait encore et pleurait !

Arrivé sur l'Ourme je faisais une petite halte pour regarder une dernière fois cette petite patrie si douce que j'allais protéger en luttant pour la grande qui les rassemble toutes. Puis, remontant en bicyclette à toute allure, seul, sur la grande route, je fonçais vers Digne, le train, les camarades, la guerre. 

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Enfin un beau jour on nous annonce que nous allons partir au front. La 55ème Division avait besoin de renfort, nous allions la renforcer. Elle était composée du 246ème, 276ème, 289ème R. I. C'était la Division de PEGUY qui était mort à la Marne, lieutenant au 276ème.

J’aurais bien voulu être affecté au 246ème avec mes meilleurs camarades ont P.M.BRET, mais je fus affecté au 289ème (4). La division était commandée par le général Mangin qui n'avait de commun que le nom propre avec l'illustre général MANGIN commandant alors la 10ème armée.

(1) L'Ourme est un col, une colline qui domine le terroir de La Javie au Sud.
(2) Avec les vers de Lamartine sur « Milly ou la terre natale »

« Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ?
Dans son brillant exil mon coeur en a frémi;
Il résonne de loin dans mon âme attendrie,
Comme les pas connus ou la voix d'un ami. »

(3) « Ille terrarum praeter omnes angulus videt » comme disait Horace.
(4) Note du colonel (h) Jean-Marie BESSON :
Le 289ème Régiment d'Infanterie est un régiment d'infanterie constitué en 1914. Il est issu du 89ème Régiment d'Infanterie : à la mobilisation, chaque régiment d'active créé un régiment de réserve dont le numéro est le sien plus 200.

   A suivre.....

Voir Mémoires de guerre d'Alfred BESSON-1