Edité par la famille BESSON à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre,
ce carnet ne peut pas être reproduit sans son autorisation

Il nous a été confié par Jean-Marie BESSON, que nous remerçions.  

Alfred BESSON,
Père Jean Damascène de La Javie o.f.m.cap.
(Ordo Fratrum Minorum Capuccinorum)

Mémoires de la Grande Guerre 1914-1918

BESSON Alfred Bienvenu

Photographie prise en 1919 ou 1920,
Alfred est alors affecté au 1er Régiment de Tirailleurs Marocains

Préface

Alfred, Bienvenu BESSON,  notre grand–oncle capucin

Alfred est né le 27 novembre 1898 et a été baptisé le 3 décembre 1898 à La Javie, (Basses-Alpes), Alpes de Haute Provence ; il est décédé le 7 septembre 1979 à Besançon, Doubs.

Alfred BESSON portrait capucin

 Du « tonton capucin », nous, ses petits neveux et nièce, connaissions la jovialité, la finesse d’esprit et l’impressionnante barbe…mais de sa vie militaire, presque rien. 

Le premier témoignage fut ce texte, écrit par le Frère Philibert de Saint Didier, ofm.cap; lors du décès d'Alfred :
« Il est incorporé le 20 mars 1917 au 111ème Régiment d'Infanterie d'Antibes, versé au 289ème de ligne en janvier 1918, monte à l'assaut le 18 août, un groupe de mitrailleurs allemands se rend, il poursuit sa progression, blessé peu après, les deux cuisses traversées par une balle.

Guéri, il rejoint le 47ème Régiment d'Infanterie à Strasbourg puis Saint-Malo. L'inactivité lui pèse, il demande à partir pour le Maroc, s'embarque à Bordeaux le 20 novembre 1919, sert au 1er Régiment de Tirailleurs Marocains ("les hirondelles de la mort", ndr), participe à plusieurs accrochages notamment le 20 janvier 1920 dans le secteur de Knifra. Rapatrié à Marseille le 13 avril 1920. Rejoint le Noviciat des Capucins à Lyon; il refait sa prise d'habit le 13 juillet et redevient, Frère Jean Damascène de La Javie, et n'en bronchera plus jusqu'à sa mort. Au noviciat on lui confie quelque temps la charge de frère majeur qu'il exerce avec quelques réflexes militaires… »

Bien des années plus tard nous découvrirons plusieurs feuillets dactylographiés en 1966, ce sont ces documents, remis en forme et complétés de quelques photographies issues des archives familiales, de copies de pièces militaires et de diverses documentations, qui constituent ce livre édité à l’occasion du centenaire de la Grande Guerre 1914-1918.

En hommage respectueux à notre grand-oncle.

 

Louis_Amable_BESSON_et_toute_sa_famille 001 - Copie recadrée 

Alfred BESSON enfant à côté de son père Louis Amable.

La famille BESSON, à La Javie, devant sa maison (probablement avant 1910).
Louis Amable, son épouse Eliza et leurs enfants.

Au premier rang et de gauche à droite : Aimée, les parents, et Alfred
Au second rang : Norbert, Aline, Berthe, et Abel (en noeud papillon clair).

Engagé volontaire et appelé

Le 2 août 1914, quand la guerre éclata, j'avais un peu plus de 15 ans et demi (je suis né le 27 novembre 1898), je venais d'achever mes études secondaires. Quelques jours plus tard j'entrai au noviciat des capucins de la Province de Lyon, d’où, après Pâques 1915, je revins dans ma famille.

En août 1915, je travaillais depuis 2 mois à Marseille, mais je brûlais du désir d'aller me battre pour la France. J'étais grand, robuste et je pouvais bien paraître avoir 18 ans. Je me présentai donc au Bureau de recrutement pour m'engager pour la durée de la guerre. Peu de jours après je passai le "conseil de révision" et fus déclaré "bon pour le service ". Quand on me demanda : « Dans quelle arme voulez-vous servir ? Je répondis : au 3ème Zouaves. Vous l'aurez sans difficulté, me répondit-on, vous n'avez pas beaucoup de concurrents pour ce régiment ».

J'avais demandé ce régiment parce que c’était un régiment d’élite, parce que son dépôt était à Constantine et que j'aimais Constantine (sans y être jamais allé, bien sûr, mais j'espérais y aller), parce que, enfin, DEROULEDE, poète et héros de la "revanche", avait lui-même servi dans ce régiment en 1870.

Hélas ! Quand mes parents apprirent ce que j'avais fait, ils s'opposèrent à mon départ; ils avaient déjà un fils au front, un deuxième ne devait pas tarder à être appelé sous les drapeaux et, bien malgré moi, je dus attendre d'être appelé avec ma classe.

Je n'ai donc commencé ma vie de soldat que le 20 mars 1917, date à laquelle je fus incorporé au 111ème régiment d'infanterie de ligne, caserne Gazan à Antibes. 

Alfred BESSON portrait guerre 14 - 18

 

  

antibes-entrée caserne-gazan

La caserne Gazan à Antibes

 

antibes-interieur caserne gazan

 

Antibes : 111e R.I. mars - décembre 1917

Aut Caesar, aut nihil : ni élève officier, ni élève caporal.

Quelques jours après qu’on nous eut équipés, on nous fit faire une marche d'épreuve. Au cours de cette marche, l’adjudant de compagnie, un parisien du nom de LANDRU, demanda quels étaient ceux qui voulaient se faire inscrire comme candidats-aspirants (élèves officiers).

Quand il arriva à mon rang, je demandai à être inscrit mais il me répondit : « Il y a déjà trop de demandes, vous serez élève-caporal. Ce n’est pas d’être élève-caporal que je demande, c’est d’être élève-officier. Vous n’avez pas à discuter ce que je vous dis, vous serez élève - caporal. Je n’en veux pas ».

Quelques jours après on vint me chercher pour aller au peloton des élèves-caporaux, je répondis que je n'étais pas élève caporal, et celui qui était venu me chercher s’en retourna sans moi mais il revint bientôt : « Ordre du Capitaine, vous devez venir au peloton », j’y allai donc, mais je m’y conduisis en si parfait imbécile que je fus renvoyé avant la fin de la réunion. Depuis lors mon avenir militaire fut stoppé…

Dans la suite, bien des années plus tard, quand des curieux me demandaient pourquoi je n’avais jamais eu de grade je répondais très sérieusement : « Que voulez- vous, il aurait fallu que je commence par être caporal et j’ai toujours eu peur d'aller finir Ste- Hélène comme un certain "petit caporal" » et l’on ne m’en demandait pas plus.

Camaraderie

J’étais assez bien vu des officiers et autres gradés intelligents (bien que j'aie eu de nombreux jours de consigne et de salle de police) mais par contre j’étais mal vu des caporaux et des sous- officiers qui ne faisaient pas leur travail et que je remettais publiquement à leur place, ce pour quoi ils n'osaient pas me punir car s'ils m’avaient puni, j’aurais dit pourquoi ils me punissaient et ils auraient été punis eux- mêmes.

De plus, j’étais grand et fort, j’avais la répartie facile (et piquante quand je le voulais) alors dans la Compagnie (surtout dans les premières semaines de caserne) ceux qui étaient brimés pour leur vie chrétienne avaient recours à moi pour être défendus ou vengés et ça ne tardait pas en sorte que j’avais assez d'amis un peu dans toute la caserne.

Dans la suite avec quelques étudiants sans le sou nous avions formé une association de … loisirs … culturels. Plusieurs académiciens à qui nous avions écrit (nous avions pris leur adresse dans le bottin) nous envoyèrent leurs oeuvres, quelques-unes même, dont E. ROSTAND, avec une belle dédicace. Nous nous entendions et entraidions parfaitement bien.

Nous pouvions ainsi manquer aux "appels", "faire le mur", aller à Nice voir à l’Eldorado quelque belle représentation, etc.

Un de ces bons camarades fut Paul MARTIN-BRET de Manosque qui mourut victime des allemands sous l’occupation en 1944 et que les P. T. T. ont glorifié en éditant un timbre-poste à son effigie.

 

MARTIN-BRET

 Epreuves et performances

Peu de jours après l’incorporation eurent lieu les "épreuves" pour nous répartir dans les groupes de gymnastique. En donnant mon maximum à la course (de 100, 400, 800 m) au saut (en longueur, en hauteur), au grimper (bigue, corde lisse, corde à noeuds, échelle de corde), au lancer, etc. je réussis à me classer parmi les "moyens" alors que de par ma taille, j'étais parmi les grands.

Quelques mois plus tard, du simple fait des exercices quotidiens de gymnastique, mes performances à de nouvelles épreuves me classaient parmi les "forts" et même parmi les premiers de cette catégorie. Chaque semaine la "progression" (série d'exercices de gymnastique pour la semaine) était affichée près du bureau de la compagnie et je me rappelle que je voulais la copier tant je la trouvais bien faite pour développer le corps, former, je ne dis pas des athlètes, mais au moins des corps aptes à bien servir l'âme.

Discipline force des armées ?

J'ai toujours admiré la sagesse des règlements militaires pour définir et employer les moyens les meilleurs pour la fin désirée. Par contre j’ai toujours professé (après mon service militaire) que le 1er principe de la "théorie" : "la discipline est la force des armées" tel du moins que le comprennent, l’expliquent et l'appliquent le commun des caporaux et des sous-officiers, qui professent en même temps : "pas vu, pas pris", "qu'ils haïssent mais qu'ils craignent" est absolument faux, ce qui est fort ou donne la force c'est l'amour, la crainte seule ne peut être un vrai principe de cohésion, de force.
Au sujet de la discipline, je dois dire que les mutineries militaires consécutives à l'échec de l'offensive du Chemin des Dames en mai de cette année 1917 n'eurent pas grande influence sur nous, pas plus que sur les autres troupes de l'intérieur. Sans doute (en l'absence des officiers, bien sûr !) nous chantions les chansons « défaitistes » mais sans leur attribuer plus d'importance qu'à des chansons et après avoir chanté :


"C'est à Craonne, sur le plateau
Qu'il faut laisser sa peau …
Nous sommes tous condamnés,
Nous sommes des sacrifiés …
Ceux qui ont le pognon
Ceux-là reviendront
Car c'est pour eux qu'on se crève !
Mais c'est bien fini car les troufions
Vont tous se mettre en grève.
A votre tour, messieurs les gros,
Montez sur le plateau,
Si vous voulez la guerre, payez-la de votre peau".

Nous "poussions" avec autant de coeur :

"Flotte, petit drapeau !
Flotte, flotte bien haut
Image de la France
Symbole d'espérance !
Tu réunis dans ta simplicité
La famille, le sol, la liberté !"

Au sujet encore de la discipline, le code militaire dont nous avions des extraits dans notre "livret individuel" était d'une rigueur excessive en ce qui concerne par exemple les injures, voies de fait envers les supérieurs, les refus d'obéissance… mais depuis lors on est passé presque à l'extrême opposé, ce qui ne vaut pas mieux.

 

Alfred BESSON avec son escouade au 111 RI recto-b

Antibes - 111e R.I. - 27e cie - 7e escouade
Alfred Besson debout 2è à gauche

 

Volontaire pour le front

La vie de caserne ne me plaisait guère et je ne sais combien de fois j'ai demandé à partir au front ou dans d'autres corps plus employés au front que l'infanterie de ligne mais je n'obtins jamais que cette réponse : "indispensable pour le besoin du service" et comme j'étais des plus jeunes de ma classe et que l'on ne partait d'Antibes pour les Armées que selon l'ordre de la date de naissance, je ne pus quitter Antibes qu'avec le dernier convoi de renfort, les tous premiers jours de janvier 1918.

                                                            A suivre ......