Par MoniqueB

En 2005, le carnet d'Auguste CAREMIL a été présenté sur le forum du 15e corps et a été publié dans diverses revues.

Il m'a semblé intéressant, à l'approche de l'anniversaire de la bataille de la Marne et des combats de Vassincourt, de le mettre en ligne sur ce site dédié aux héros du Midi.

Et d'abord pour en savoir plus sur le personnage : 

 

caremil-a

 

Auguste Jules CAREMIL est né à Grasse (06) le 30 novembre 1881,
fils de Nicolas Joseph et d'Antoinette Clara SICARD, qui habitent rue Porte Neuve.

Cuisinier de métier il travaille dans des palaces de la Côte d'Azur et à l'étranger.

De la classe 1901, il effectue son service militaire au 99e R.I. 
Il est nommé caporal le 24 mai 1903.

En 1911 il épouse Marie-Louise RICORD.
Un fils naît en 1912, une fillette en 1913 et un autre fils en juillet 1914.

A la mobilisation, il rejoint le dépôt du 111e R.I. à Antibes.
Le 25 août, un renfort de 847 hommes (dont CAREMIL) + 13 officiers et sous-officiers,  rejoint le régiment particulièrement décimé après le combat de Dieuze.

CAREMIL est un bon soldat. Sa bravoure lui vaut d'être nommé sergent le 23 septembre 1914, puis adjudant le 9 novembre 1914.

Il meurt au combat le 21 décembre 1914.

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Le carnet a été retrouvé et transcrit en 2002 par son petit-fils Jean-Luc, qui en fait la description :


"C'est un petit carnet à couverture de toile noire d'une quarantaine de pages, de dimensions 8x11 cm.
A l'intérieur de la couverture il est écrit au crayon : "29e Cie – 13e escouade – Carnet de Prêt".
En première page quelques notes, un plan de coupe d'une tranchée avec les cotes, au verso est inscrit : "8e escouade – caporal CAREMIL" et une liste en deux colonnes d'une vingtaine de noms.
Les quatre dernières pages ainsi que la deuxième couverture sont occupées par des notes, listes de noms et plusieurs autres plans de tranchées. Tout le reste du carnet est parcouru d'une écriture serrée au crayon, de couleur violette. Ce sont des notes au jour le jour, datées du 25 août au 14 décembre 1914.

Le 111e R.I. d'ANTIBES (régiment d'infanterie où était incorporé Auguste CAREMIL) avec le 40e de NIMES, le 58e d'AVIGNON, le 112e de TOULON, le 141e de MARSEILLE et le 173e de la CORSE, composaient le 15e C.A. (corps d'armée) au sein de la 2e ARMEE du général CASTELNAU. La mobilisation générale venait d'être décrétée le dimanche 2 août 1914.
Toute l'action de ce journal s'inscrit dans ce qui est historiquement connu sous le nom de "Bataille des Frontières" et qui va durer de très longues années.

Je voudrais dire l'émotion que j'ai ressentie à la découverte de ce manuscrit qui n'avait jamais été lu depuis 1914. On y trouve des mentions laconiques sur le quotidien du soldat, mais aussi un récit détaillé de la situation, avec de la compassion et une profonde foi chrétienne, l'espoir d'une guerre rapide et la volonté de comprendre le sens de l'action, des interrogations sans que jamais perce le désespoir.

En voici la transcription, intégrale à un ou deux détails près, que je n'ai pu déchiffrer, et qui sont alors entre parenthèses. J'ai dû rétablir, en reconstituant le calendrier de 1914, les dates et les jours qui étaient en pleine confusion au tout début de ce journal.
J'ai rectifié la toponymie en m'aidant de la carte Michelin "n° 307 LOCAL" (Meurthe et Moselle, Meuse, Moselle).
Cette carte permet de suivre l'itinéraire en arc de cercle, dans le sens sud / sud-ouest / ouest jusqu'à VERDUN.
Pour la compréhension de ceux qui ne sont pas de la famille proche je précise que LOUISE est ma grand-mère, femme d'AUGUSTE, mon grand-père (auteur et acteur de ce récit). Né en 1881 à GRASSE Auguste CAREMIL était chef de cuisine, en 1914, à l'Hôtel de Grande Bretagne" au CANNET, qui existe encore aujourd'hui, mais en moins important, après reconstruction.
Lisette, ma tante née en 1913 et Jean, mon père qui venait de naître le 4 juillet 1914, sont les deux enfants.



Jean-Luc CAREMIL

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1914

Départ d'ANTIBES mardi 25 août.

Arrivée mercredi 26 à 02h00 du matin VEZELISE et à 06h00 TANTONVILLE, départ TANTONVILLE pour St MARD, arrivée après 30 km de marche.

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Jeudi 27 : départ St MARD à 02h00, après-midi arrivée à MEHONCOURT à 17h15, vu Germain CARLAVAN et première sépulture de soldat.


Vendredi 28 : constitution du régiment actif, premiers obus dirigés sur nous pendant la soupe. Tout le jour canonnade, travail aux tranchées. Soir : départ des positions, nuit passée à LAMATH.


Samedi 29/08 : la canonnade reprend, levés depuis 3h00, attendons le départ et faisons le café. Matin : exercices école de bataillon et école de section. A 14h00 départ pour les avant-postes, nous passerons la nuit en sentinelle devant l'ennemi. Nous voilà dans les tranchées. A la nuit tombante un avion nous signale aux Prussiens qui sont à 500 mètres de nous. Une grêle d'obus éclatent sur nos têtes, j'ai caché la mienne sous mon sac et à chaque explosion je suis heureux de me retrouver entier, trois hommes sont éventrés, un quatrième blessé.


Lundi 31/08 : nous passons la journée dans le bois. A 18h00 je prends le commandement d'un petit poste et nous voilà en sentinelle devant les Prussiens, nous passons la nuit sac au dos, les obus nous épargnent.


Mercredi 2 septembre : 03h00 la fusillade crépite, personne n'est touché. A 15h00, un obus à mélinite tombe à côté de ma section, un homme est blessé. Le soir nous couchons sur la terre, en plein air.


Jeudi 3/09 : au réveil les obus font rage autour de nous, j'écris sous la mitraille et nous attendons les ordres. 07h00 départ pour LAMATH poursuivis par les obus. Passons la journée entre XERMAMENIL et LAMATH. Déception, la compagnie assure la garde d'un pont, nous logerons encore en plein air sous les obus allemands. A 23h00 alerte, nous partons à 24h00 et après trois heures de marche, faisons le café à BAYON 15 km de LAMATH en arrière de la frontière. Je pense que nous serons dirigés sur la Belgique.

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Vendredi 4/09 : arrivés à BAYON à 03h00 repos toute la journée, attendons des ordres. Les ordres sont arrivés nous quittons le pays à 20h00 pour HAMMEVILLE, encore 22 km à ajouter à ceux faits ce matin, la moitié du bataillon reste et nous nous retrouvons difficilement samedi 5 septembre à 03h00 du matin à l'arrivée. Nous devons partir pour VAUCOULEURS à 19h00, 35 km en perspective.


Samedi 5/09 : avons passé la nuit à …HAMMEVILLE. Partis à 5h00 passons à GOVILLER-CREPEY-COLOMBEY ; avons passé la nuit à HOUSSELMONT.


Dimanche 6/09 : départ d'HOUSSELPONT à 03h00, PAGNY LA BLANCHE COTE, CHAMPOUGNY, MAXEY SUR VAISE, arrivés à GERAUVILLIERS à 12h00, départ à 15h00 pour MAUVAGES 7 km de plus, total 33 dans la journée. Avons embarqué à 18h00, attendons le départ du train, débarqués à NANCOIS, TRONVILLE à 23h20, 3 km en plus et nous arrivons à SILMONT où nous ne pouvons nous coucher qu'à 1h00 du matin.


Lundi 7/09 : départ à 03h00 LONGEVILLE à 06h30, BAR-LE-DUC à 09h30, réception enthousiaste des habitants, recevons du vin des confitures, du pain qui tombent à pic car il y a 36 heures que nous n'avons pas mangé. Départ de BAR-LE-DUC pour les positions. L'ennemi est à quelques kilomètres, l'attaquerons probablement demain. Total des kilomètres en 24 heures, sans avoir dormi : 50. Les positions occupées par la 29e division sont les bosses de VEEL. Départ des bosses de VEEL à 19h30, campement en plein champ. Désigné avec 4 hommes dévoués pour former un petit poste. Fusillade et canonnade de nuit.


Mardi 8/09 : La compagnie garde la ferme à proximité de la route de GOULOT  
(note 1) où nous avons l'artillerie qui s'apprête au combat. Le combat est acharné, je pense que c'est aujourd'hui la Notre Dame. Les obus font rage autour de nous, nous maintenons notre position, nous partons ensuite en éclaireur sur BEURREY. Nous y voilà. Je garde avec 4 hommes la route. Le sergent de ma section garde un pont avec le restant de la section. Les obus ne cessent de tomber. Je me recommande à Notre Dame. Nous passons l'après-midi ici. Les Ulhans approchent, nous ne pouvons y tirer dessus. Le soir à 19h00 nous revenons sur nos pas pour rejoindre le bataillon qui nous avait perdus. C'est une chance pour nous que notre capitaine ait mal compris les ordres, car le régiment a perdu plus de 400 hommes pendant la nuit. Nous avons couché dans la ferme que nous gardions le matin, nous ne sommes pas très rassurés, car quelques instants avant notre arrivée un obus est tombé dessus et a tué 3 blessés parmi tous ceux qui y étaient couchés.

note 1- la ferme du Goulot se trouve entre Couvonges et Veel, au croisement de la D146 et de la D2.


Mercredi 9/09 : Le capitaine fait prévenir la section afin qu'elle aille rejoindre les trois autres. Nous nous mettons en route sous bois et sous la mitraille. MOUTET de Grasse vient nous donner la direction, mais le capitaine a encore oublié de laisser un homme de liaison pour nous indiquer la route à suivre ce qui fait que nous sommes encore seuls. La fusillade bat son plein, la route est jalonnée de blessés qui attendent des soins, c'est un spectacle épouvantable à voir. Dans l'après-midi nous rencontrons un capitaine qui après l'assaut du matin s'était égaré, nous faisons route ensemble et après maints détours dans les bois nous pouvons rejoindre notre régiment. Nous passons l'après-midi et la nuit dans la tranchée sous une grêle d'obus, un soldat du 220 qui nous avait rejoints a été tué à côté de nous. Les éclats tombent de toute part, c'est miracle que de n'être pas atteint.


Jeudi 10/09 : Nous sommes toujours dans les tranchées, nos canons tonnent depuis ce matin. Les Prussiens ne répondent pas, je me demande ce qu'ils comptent faire. Nous avons fait le café ce matin, il y avait cinq jours que nous n'avions rien mangé de chaud. Maintenant nous venons de manger la soupe et des pommes de terre frites, nous allons reprendre le café. J'oublié de dire que hier au soir vers 06h00 il nous est arrivé 150 hommes (note 2) du dépôt d'ANTIBES. Notre capitaine a été tué mardi soir d'une balle au front, on l'a enterré hier matin. Nous avons repoussé l'ennemi et avons avancé de 1500 mètres. Nous passons la nuit dans d'autres tranchées ne avant, sous la pluie.

note 2 - le renfort comprenait 113 hommes de troupe + 1 officier + 11 sous-officiers.


Vendredi 11/09 (Annotation en marge "bataille de VASSINCOURT") : Le soleil se montre enfin, il est 07h00, nous sommes trempés et plein de boue, aurons-nous le temps de nous sécher ? La canonnade commence mais très irrégulièrement. Nos tranchées sont à la droite du village de VASSINCOURT que les Allemands occupaient il y a trois jours. Il ne reste que les murs, les meubles sont éventrés, tout a été incendié, c'est un spectacle lamentable à voir. Nous quittons les tranchées ce matin pour faire une marche en avant. Nous voilà arrivés à MUSSEY. Les Allemands ont abandonné le village hier au soir. Les habitants qui ne tarderont pas à revenir ne seront pas si malheureux que ceux de VASSINCOURT, les dégâts sont insignifiants. Nous quittons MUSSEY à 14h00 et nous venons cantonner à FAINS, arrivée à 18h30. (Marie VANOLA à FAINS. Meuse. Rue du château n°10)


Dimanche 13/09 : BAR-LE-DUC à VASSINCOURT, nous poursuivons l'armée allemande que nous avons mise en déroute à VASSINCOURT, REMBERCOURT 15h30 BLANZEE nous marchons depuis le matin et nous continuons toujours. Enfin après avoir traversé maints villages complètement brûlés et pillés (c'est un spectacle lamentable) nous croyons toucher au but et nous reposer, il est 18h00. Nous recevons l'ordre de revenir en arrière pour cantonner dans un autre pays, c'est 5 km de plus à faire, nous les faisons très lentement à cause des troupes qui viennent en sens inverse. Nous finissons par passer la nuit en plein champ sous la pluie, je suis éreinté.

                                                                                                   à suivre -------------------

Pour en savoir plus sur la Bataille de Vassincourt :
https://vassincourt.wordpress.com/2014/03/02/la-bataille-de-vassincourt/
http://badaboo.pagesperso-orange.fr/Residences/Vassincourt/VAS_ART001.htm
http://memoires52.blogspot.fr/2011/01/coup-darret-dans-le-triangle-6-11.html
http://1914ancien.free.fr/palat_16.htm
http://1914ancien.free.fr/hanot111.htm