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CARNET DE NOTES DE LA
CAMPAGNE COMMENCEE LE 4 AOUT 1914
CONTRE L'ALLEMAGNE ET TERMINEE LE ....

appartenant à
BARUTHEL Edouard
sodat réserviste de la
classe 1910-1913 du 40me  Reg.t
Inf.rie 9me Cie Nîmes (Gard)
Résident, à Aigues-Mortes (Gard)

Baruthel_servicemilitaire___Copie

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Ce carnet nous est confié par Colette,
pour rappeler le souvenir d'Edouard Baruthel,
son grand-père, gravement blessé le 20 août 1914,
à Dieuze, puis interné en Allemagne.

Son mari, Jean-Luc, en a fait soigneusement la transcription, exactement comme Edouard a écrit.
Un grand merci à tous les deux.
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Ce récit appartient aux descendants d'Edouard Baruthel et ne peut être utlisé sans leur autorisation

 

Bruschal(1) , vendredi 11 septembre 1914

"Sur ce carnet, je n'ai rien noté au début des hostilités c'est que j'avais déjà noté sur un autre carnet du 1er jour de la mobilisation jour par jour, heure par heure, tout ce que j'avais pu faire jusqu'au jour où ce carnet m'a été volé. Fait qui mérite d'être noté. Voilà donc les circonstances que m'a été volé ce carnet ainsi que mon portefeuille dans lequel je l'enfermais, avec quelques lettres de ma femme et sa photographie.

 

Bezange_la_grande

 

Nous étions cantonnés à Belzance La Grande (2) (je ne me souviens plus quel jour) et comme le sergent major de la 13ème me devait à moi ainsi qu'à quatre camarades la somme de 11f15 pour prix de chaussures à porter d'indemnités de route qu'il n'avait pu me donner comme aux autres soldats avant de partir de la garnison, cause à ce que nous n'étions pas là au moment où il payait. Et s'il ne nous avait pas payé avant c'est qu'il n'avait pas pu faire de la monnaie dans les petits patelins que nous avions passés déjà. (je parle d'au moins dix jours après notre arrivée sur la frontière) donc comme ce jour là j'avais besoin d'argent, j'accoste le sergent major en lui disant que je me chargerais de trouver de la monnaie, qu'il n'avait qu'à donner des billets. Il me donna pour 130  francs à changer. Je mets les billets dans mon portefeuille et je me dirige aussitôt vers le café où j'étais sûr de pouvoir changer en même temps de boire un coup. Pour payer ce que j'avais bu je donnais un billet de 100 francs afin de faire de la  monnaie et je demandais à la patronne si elle pouvait changer l'autre billet de 30 francs dans mon portefeuille avec quelques autres billets de 10 et de 5 rendus sur le billet de 100 et je sortis rapporter cet argent au sergent major et faire arrêter notre compte. Malheureusement qu'il ya des gens que la vue de l'argent leur tourne aussitôt la tête. Car sans doute qu'au café quelque malheureux type avait du regarder faire mon manège de changer des billets et croyant sans doute que cet argent m'appartenait il avait déjà formé le projet de me le voler. Ce qui a été cause de la perte de mon portefeuille avec tout ce qu'il y avait dedans. Car après que j'eus rendu l'argent au sergent major et avoir fait mes comptes on donna le signal du départ pour un petit village situé même sur la frontière nommé Haraucourt(3).

Il était à peu près 11 heures que nous partions de Belzance la Grande(2) et nous arrivions à Haraucourt(3) à 3 heures juste au plus fort de la chaleur. On nous a fait faire cette étape et on peut dire qu'il faisait chaud. Comme on pense en arrivant, le plus empressé est de se déshabiller car on était tout mouillé de sueur. Ensuite après avoir changé de linge, je suis allé étendre ma chemise ainsi que ma capote au soleil pour les faire sécher. C'est à ce moment-là que ma capote séchait j'avais oublié d'enlever mon portefeuille mais celui qui sans doute croyant l'argent enfermé dedans et qui devait m'épier déjà depuis longtemps n'a pas oublié ni de l'enlever de ma poche car peut être 10 minutes après  que j'avais mis ma capote à sécher ayant besoin de mon carnet pour noter un vol de 2000 francs causé par un soldat du 40e à Belzance la Grande(2) que nous venions de quitter. Ayant besoin de mon carnet pour noter ce vol dis-je et allant chercher ma capote pour la prendre je m'aperçois moi-même du vol de mon portefeuille. Ce qui m'a beaucoup ennuyé car je tenais beaucoup à ce qu'il y avait dedans. Mais quand même le type qui me l'a volé doit avoir fait une sale tête lorsqu'au lieu de n'y trouver de l'argent comme il espérait il n'aura trouvé que des choses d'aucune importance pour lui.

Voilà comment ce carnet m'a été volé ce qui m'empêche d'avoir les notes du début de campagne.
Je pourrai bien essayer de me les rappeler seulement comme je ne crois pas y réussir à pouvoir m'en rappeler et comme cet effort de mémoire pourrait me fatiguer car il faut dire qu'au moment où j'écris cela je suis au Lazaret de Bruschal(1) hôpital militaire, couché avec une amputation au dessus du genou à la jambe droite. Je suis là il y a déjà 15 jours avec plusieurs camarades blessés aussi. Et comme j'ai déjà lu et relu les quelques livres français qu'on a bien voulu nous prêter il y a déjà quelques jours ne sachant plus quoi faire pour m'enlever un peu la nostalgie qui commence à me gagner je me mets à écrire quelques notes, pas grand chose, mais enfin le plus important et comment j'ai été blessé et de ce jour jusqu'à ce que je retourne en France.

 

Vezelise_rtedelagare

 

Donc ce que je vais continuer à noter c'est que le 1er jour de la mobilisation a été le 1er août et que nous avons parti de Nîmes le 4 août à 9h du soir sans savoir où nous allions. Nous avons été débarqués le 6 août à 2h du matin à Vézelise, à 30km de la frontière. Maintenant de là je passerais au 18 août, 2 jours avant d'être blessé. Le 18 août nous nous trouvions à Manal(4) (Lorraine annexée) que le 3ème bataillon du 40e RI à 3km de l'ennemi. Nous étions en avant-poste sacrifiés on ne peut pas dire autrement. Nous devions coute que coute arrêter la marche de l'ennemi s'il voulait se porter en avant afin de protéger la concentration de la 60ème Brigade dans les environs de Manal (4).

Dans la soirée du 18 août, à la tombée de la nuit, nous nous portons en avant de Manal(4)   dans les champs pour y passer la nuit et nous construisons de grandes tranchées pour nous protéger en cas d'attaque. Car on était à peu près certain d'être attaqué. Et cela ne nous faisait pas rire car nous étions 900 hommes pour en arrêter peut-être 80 000. Tous d'un commun accord, nous languissions que la nuit soit passée. Car, entretemps, et les évènements, la nuit se présenta très mauvaise. Comme de fait à 8h30 nous étions installés dans la tranchée et comme nous commencions à manger la soupe voilà qui se met à pleuvoir et même bien fort. Alors voyant cela nous laissons la soupe de côté pour vite courir chercher des gerbes de blé qui fort heureusement se trouvaient par là et avec quelques piquets enlevés aussi d'une vigne qui se trouvait près de nous nous faisons une espèce de toiture à la tranchée ; cela fait que nous avons pu souper tranquille sans trop se mouiller et comme cela aussi malgré qu'il ait tombé de l'eau toute la nuit nous aurions pu à peu près être peu mouillés le matin, si à peu près vers deux heures du matin, une chose très attendue n'était venue nous faire sortir de dessous la paille.

Nous étions un peu assoupi quand nous entendons quelques coups de feu ; c'était la sentinelle qui ayant aperçu l'ennemi qui s'avançait sans bruit dans la nuit donne l'alerte en y tirant dessus ; et nous rejoignant aussitôt. Il nous en a pas fallu davantage pour nous faire sauter debout et démolir de suite notre pauvre toit qui après nous avoir rendu un grand service nous gênait alors pour tirer. Et après un moment que nous mettons pour apercevoir l'ennemi nous commençons la danse. Nous envoyons quelques pruneaux à ceux qui avaient l'audace de venir nous déranger.

Eux, de leur côté, ne se sont pas fait prié et ripostent assé vivementce qui nous donne à penser sur le moment ; car malgré que nous occupions une belle position, nous aurions jamais pu tenir un bataillon que nous étions là contre une division si c'était la division qui se fut avancée. Enfin n'entendant pas tirer les autres compagnies qui étaient placées à droite et à gauche de nous, cela nous a donné un peu de courage car nous avons pensé que nous avions à faire qu'à quelque patrouille ou reconnaissance ennemie ; vu qu'elle n'occupait que le front de la compagnie et comme de juste, après une fusillade d'1/4 d'heure l'ennemi ne sachant pas à ce qu'il avait à faire s'est retiré et n'est plus reparu. Ce qui nous a fait beaucoup plaisir mais quand même nous avons resté le restant de la nuit sur le qui-vive, ne pouvant plus nous abriter contre la pluie. Cela fait que lorsqu'enfin le jour est venu nous étions tous trempés comme une soupe. Mais quand même nous étions bien contents que la nuit se soit achevée sans d'autres incidents ; et puis enfin on venait de recevoir l'ordre que le 2è bataillon du 40eme après avoir marché huit jour en avant en première ligne, que pendant ces huit jours nous avions la chance de ne livrer aucun combat, quelques coups de feu par ci par là mais quand même rien de sérieux car l'ennemi ne faisait que reculer tout le temps.

Enfin nous avions été 8 jours en première ligne, et aujourdhui 19 août l'ordre arivait que nous allions passer 8 jours en réserve pour nous reposer. Oui on était bien contents dans la Cie car on allait passer huit jours bien gagnés. Malheureusement cela ne devait pas marcher ainsi; on était trop content pour qu'il ne nous arrive rien de fâcheux.

Après avoir bu le café nous laissons nos positions pour avancer sur Dieuze, ville assez importante qui avait été prise la veille le 18 août par les Français. Et nous avancions toujours contents, même en chantant, croyant être en dernière ligne, et que nous allions à Dieuze pour y cantonner espérant même coucher dans un lit, car à Dieuze se trouvaient deux casernes, infanterie et cavalerie. Et ayant cette espoir au coeur, nous marchions tous d'un pas décidé, plus que pour aller au combat. En cours de route, on arrête un espion allemand qu'on fait suivre derrière nous, pour être fusillé le soir même en arrivant. C'était un peu triste à voir cet homme entouré de soldats bayonnette au canon, suivi de sa femme avec un jeune enfant dans les bras et trois autres petites filles qui venaient tous derrière en pleurant. Mais triste que triste, il méritait la mort. 

Enfin vers les 4 heures du soir nous arrivons à proximité de Dieuze, un peu sur la droite. Le canon grondait un peu plus en avant 4km environ. Mais cela ne nous choquait nullement. Nous espérions toujours qu'on allait nous faire rentrer dans la ville comme on avait dit.

Mais quelle ne fut pas notre surprise quand nous nous sommes vus dépasser Dieuze et prendre des dispositions de combat et avancer ainsi dans cet ordre. Nous étions tous dans un étonnement où il y avait aussi de la crainte car nous avancions toujours en ordre de combat directement sur l'endroit où le canon tonnait si fort. Et toujours en marchant en avant nous devions arriver fatalement sous les feux de l'artillerie dans moins d'une heure. Il était à peu près 5 heures du soir que nous arrivions sur la droite du petit village nomé Bidestroph(5) et nous n'avons pas été surpris de nous trouver de nouveau en première ligne de feu.

La pluie, le mauvais temps ayant retardé la marche du 20e corps d'armée, nous devions attendre son arrivée pour passer en réserve. Donc nous voilà encore pour un jour ou deux en première ligne et cette fois-ci c'était un peu plus sérieux. Cela sentait la bataille, nous avancions sous une pluie de d'obus que nous envoyer l'artillerie ennemie et on peut dire que c'était bien envoyé. Ces maudits obus Chapnel(6) venaient vous éclater même sur la tête et on n'avait pas à être surpris d'entendre crier de douleur à votre côté toutes les fois qu'un Chapnel(6) éclatait. Il y en avait toujours quelques'uns de blessés ou de tués.

C'était terrible cette marche en avant sous la mitraille sans pouvoir se défendre. Le mal que faisait dans nos rangs l'artillerie ennemie avec Chapnels(6), cela ne peut se dire. Enfin jusqu'à ce qu'il a fait nuit que l'artillerie allemande ne nous a plus visé nous avons été massacrés par les obus ennemis sans que notre artillerie puisse les arrêter. Tout cela on ne peut le décrire tel comme cela est. C'est quelque chose de beau et de terrible ces obus éclatant dans l'air, les hommes marchant courbés s'allongeant vite par terre le sac sur la tête chaque fois que l'on entend un obus arriver et le court mais terrible moment que l'on passe couché le nez dans la terre du moment que l'on entend arriver l'obus jusqu'au moment où il a éclaté alors on se relève de suite heureux tout de même de ne pas être touché.

Mais on ne se relève pas tous ; il y en a toujours quelques'uns qui restent la face contre terre pour peut-être ne jamais plus se relever. Et cela se renouvelle au moins trois fois toutes les cinq minutes qu'il faut se coucher le nez dans la terre si on ne veut pas se faire tuer par un obus. Il y en a toujours qui y restent. Quels terribles moments on passe là. Ce n'est plus comme au combat où l'homme s'échauffe au fur et à mesure qu'il tire des coups de feu et finit par ne plus voir le danger. Là ce n'est plus la même chose ; on conserve tout son sang froid et l'on peut voir le danger que l'on court d'être tué d'un moment à l'autre. Et ce n'est pas étonnant dans des moments comme cela de voir les hommes avoir quelque peu de peur. Moi pour le premier je ne me voyais pas finir sous les Chapnels(6). Mais quand même j'étais résigné et ce n'est pas pour me flatter mais je m'étais fait une résolution qu'il était impossible de s'en sortir du passage où nous étions et cela me faisant paraitre un peu plus courageux peut-être que certains, surtout que croyant à mon dernier moment je passais ma fantaisie la seule que je pouvais passer en ce moment de fumer des cigarettes sans m'arrêter. Ce qui faisait dire par les plus froussards que je faisais le malin et par les chefs que j'étais crâne.

Moi je l'avoue franchement je me foutais de ces propos. Si je fumais pour ainsi dire tant que je pouvais ce n'était que pour autre chose, que je n'espérais plus fumer le lendemain. On nous envoyait tellement des Chapnels(6) sur la tête qu'on ne voyait que du feu et c'est le cas de le dire qu'on était dans un véritable four. La batterie ennemie qui nous tirait dessus était à environ 400 mètres et malgré tout ce qu'a pu faire notre artillerie elle n'a pu arriver à la déloger. Il fallait qu'elle soit dans une belle position. Et elle nous causait tellement de mal. Elle nous arrêtait pour ainsi dire dans notre marche en avant. A tel point qu'à un moment donné, le colonel du 35e d'Inf. voulait lancer son régiment à l'avant afin de déloger cette batterie à la bayonnette et s'il ne l'a pas faitc'est grâce à notre colonel et à notre commandant qui lui ont conseillé de ne faire cela car c'était envoyer un régiment à une mort certaine. "

                                                             à  suivre........ 

 Notes :
1) Bruchsal (Bade-Wurtenberg)
2) Bezange-la-Grande (Meurthe et Moselle)
3) Haraucourt-sur-Seille (Moselle)
4) Marsal (env. 10km de Dieuze)
5) Bidestroff
6) Shrapnel