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De Maurice MISTRE-RIMBAUD
-Des républicains diffamés pour l'exemple, 2004
-La légende noire du 15e corps, 2008

ODDE Auguste, Jules, Léon - (3ème partie)

La réhabilitation

Il faudra attendre le 7 août 1918 pour que le Garde des Sceaux saisisse le Parquet général de la Cour Suprême du cas des condamnés de Verdun, Tomasini , Odde, Gauthier, Pellet et le 12 septembre suivant un arrêt circonstancié était rendu.

"... En ce qui concerne Odde :
attendu que le chef de bataillon Julien, commandant le 24e BCP,
le capitaine Dubois, les sous-lieutenants Bergez et Engler, l'adjudant Belar,
le sergent major Groc, les soldats Destorp, Cauquil et Monnier
appartenant à ce même bataillon,
entendus comme témoins postérieurement à la condamnation du chasseur Odde,
ont déclaré que ce militaire ne méritait que des félicitations sur sa manière générale de servir ;
que c'était un excellent soldat, très discipliné, ayant toujours eu une belle attitude au feu et s'était fait remarquer par sa bravoure et son sang-froid aux affaires de Lorraine et de la Marne (Dieuze, Xermaménil, etc.. )
que notamment le commandant Julien a spécifié que Odde était un agent de liaison très brave et très courageux, dont l'attitude au feu avait été superbe jusqu'au jour où il avait été blessé et qui était parfaitement connu et estimé à sa compagnie,
que le sous-lieutenant Engler et le soldat Metge ajoutent que tous, gradés et chasseurs, ont été surpris lorsqu'ils ont appris sa condamnation ;
qu'il avait comme agent de liaison la confiance de l'officier commandant la compagnie, le capitaine Pillard, tombé depuis au champ d'honneur, qui a été particulièrement surpris du jugement et a dit devant ses hommes : "je ne crois pas à une mutilation volontaire."

Attendu que ces déclarations sont également, dans les conditions sus relatées, constitutives d'un fait nouveau, de nature à établir l'innocence du condamné...
Attendu qu'il ressort de ce qui précède que les soldats Tomasini, Odde, Gauthier et Pellet n'ont pas commis le crime d'abandon de leur poste en présence de l'ennemi par suite de mutilation volontaire qui leur était imputé
et  qu'ainsi il ne subsiste rien à leur charge qui puisse être qualifié crime ou délit :
que d'autre part, l'action publique est éteinte à l'égard de Tomasini, Odde et Gauthier, par la mort de ces condamnés ;
que dès lors, il y a lieu, aux termes des paragraphes 5 et 6 de l'article 445 du Code d'instruction criminelle de prononcer la cassation sans renvoi.

Par ces motifs, casse et annule le jugement du Conseil de Guerre permanent de la 29e DI en date du 18 septembre 1914, qui a condamné les soldats Tomasini, Odde, Gauthier et Pellet à la peine de mort ;
décharge la mémoire de Tomasini, Odde et Gauthier des condamnations prononcées contre ces militaires :
dit n'y avoir lieu à renvoi ;
ordonne l'affichage du présent arrêt dans les lieux déterminés par l'article 446 du Code d'instruction criminelle et son insertion au JO ;
ordonne également que le présent arrêt sera imprimé ;
qu'il sera transcrit sur les registres du Conseil de Guerre de la 29e DI et que mention sera faite en marge du jugement prononcé.
Ainsi jugé et prononcé en l'audience publique de la Cour de cassation chambre criminelle, 12 septembre 1918."
[13]

Une bataille contre toutes les victimes des tribunaux militaires et une campagne de réhabilitation pour les soldats du 15e corps commencent, dans le Var, en particulier pour les deux infortunés Auguste Odde bien sûr et aussi pour Marius Marcel [14] de Carcès.

La ligue des Droits de l'Homme et son secrétaire fédéral Edmond Barbarroux [15]  et la Section Française de l'Internationale Ouvrière de la Seyne et son secrétaire Marius Jauffret s'emparent de l'affaire.

Au mois de mars 1919, sur ordre du Gouvernement, le chef d'escadron de gendarmerie de Toulon se rend à Six-Fours, au domicile de la famille Odde et lui porte, devant le conseil municipal et la population assemblée, les regrets du président de la République. Une somme de 25 000F [16] aurait été allouée à la famille.

Le 24 avril 1919, il est cité à l'ordre de la division:
"Excellent chasseur dévoué et courageux. A rendu les plus grands services comme agent de liaison auprès de son capitaine au cours des combats août et septembre 1914. Mort pour la France le 19 septembre 1914."

Le 21 août 1919, Barbarroux écrit à Jauffet que le dossier a été remis à Paul Meunier, député, spécialiste et réformateur de la justice militaire et demande l'affichage du jugement réhabilitant Odde;

" Nous n'hésiterons pas à faire apposer
sur les murs de l'hôtel de ville de Reynier
que Odde Auguste est mort en héros
et non en lâche !  Tel est mon but
[17]!"

 

 

 

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Le 26 octobre 1919, une grande manifestation contre les jugements des Conseils de Guerre dont celui de Odde est organisée dans les rues de Toulon avec le syndicat du port, la SFIO, les anciens combattants, la Ligue des Droits de l'Homme et l'Harmonie du port avec une réunion au Casino de Toulon avec 9 orateurs ayant pour thème : l'amnistie  [18]!

Le 20 novembre 1919[19] , la médaille militaire et la croix de guerre avec palmes sont octroyées à Odde, à titre posthume.

Le 24 novembre 1919, Barbarroux écrit à Jauffret sur le problème du non-affichage de l'extrait des minutes de la cour de cassation à Six-Fours, la mairie de  Reynier l'ayant négligé !

Le 20 octobre 1920, Cathoire écrit à Belleudy, un préfet tentant de réhabiliter le 15e corps :
"Je me garderai bien d'émettre aujourd'hui des doutes sur l'innocence des 6 autres inculpés qui bénéficièrent de l'erreur avérée concernant Arrio."!!!

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Petit Nicois du 3 octobre 1921

Le 2 octobre 1921, une manifestation de solidarité des anciens combattants se tient à Nice "A la gloire du Midi et du 15e corps". La séance mémorable s'ouvre sous les auspices de Odde et Tomasini.

"Ces martyrs innocents, ce sont les fusillés réhabilités du XVe corps
qui ont payé de la couronne du martyre,
l'honneur de sauver des vivants.
Nous allons les appeler parmi nous, individuellement
comme aux appels qui suivaient les jours d'attaque 
et tous, debouts, communiant avec eux,
nous répondrons , d'un seul coeur,
la mâle litanie du
"Mort au Champ d'Honneur".

                               Tomasini Joseph !       Odde Auguste !

A l'énoncé de leurs noms,
dans un silence impressionnant, l'assemblée debout répond

"Mort au champ d'honneur" !

"Frères innocents, vous êtes dignes de la France,
vous êtes les plus dignes de nous puisque plus grands dans le sacrifice.
Que justice par nous vous soit rendue !
Fusillés innocents du XVe corps, à notre tête prenez place,
vous êtes les présidents d'honneur de notre réunion.
Gloire à vous !"

 

 

Son corps a été rapatrié et vraisemblablement ré-inhumé à Six-Fours Reynier[3] en septembre 1922 si l'on se réfère au discours-hommage

                     "AUGUSTE ODDE    Victime d'un Conseil de Guerre...
                             Sur ton tombeau chéri, qu'une main fine brode
                             Gloire au brave chasseur : Ci-gît : Auguste Odde."

~°~°~~

 

Le nom d'une rue, dans le centre ville de Six-Fours, perpendiculaire à celle où il habitait, lui est attribué en 1923 par délibération "rue du chasseur Odde". Par la suite, pour éviter toute confusion cynegétique, le nom a été légèrement modifié en  "rue du chasseur à pied Odde", lors d'une séance du conseil municipal le 8 juin 1998. 

Rue Odde 001

Auguste Odde sûrement victime de préjugés, était enfin

... réhabilité.

sources:
Marcelle ODDE, épouse ESTELLIN Louis
Jérôme PELISSIER
Marius JAUFFRET, correspondance personnelle (transmise par son fils Lucien)
R.G. REAU, les crimes des conseils de guerre, 1925
André BACH, Fusillés pour l'exemple, Tallandier 2003
Photos Marc ESTELLIN - Simone ODDE épouse RIVAS Didier

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

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[13] Parution au Journal Officiel du 28 octobre 1918 p. 9124
[14] Marius Marcel du 7e RIC fusillé pour abandon de poste à Maffrécourt (Marne) 7h du matin le 29 mai 1915.
      " Martyr de la patrie 1915. Réhabilité le 20 juin 1927"
[15] Il fera un discours lors de l'inauguration de la place des soldats du 15e corps à Pierrefeu en juillet 1919.
      Jacques Girault, "Le Var rouge" Publications de la Sorbonne 1995
[16] Un franc 1920 vaut environ 0,88€ 2008, soit 22 000Euros
[17] Souligné par Barbarroux
[18] Dont celle du toulonnais Marty et des marins mutins de la Mer Noire. La loi d'amnistie est publiée au JO le 25 octobre 1919 (le Petit Niçois du 27 octobre)
[19] Arrêté ministériel du 6 octobre 1919