Etude de :

Maurice Mistre
Auteur de "La Légende Noire du 15e Corps"

SOLDATS DU MIDI ET FEMMES LORRAINES

Ils avaient 20 ans et sentaient le chêne vert et la farigoule, aqueli drolles, mais leur arrivée en Lorraine, dans ces contrées étrangères pour eux, dénote le peu d'intérêt pour la gent féminine et réciproquement ! Enfin c'est ce que l'on ne peut pas lire dans leurs carnets !  Ces femmes de Lorraine annexée devaient se méfier de ces soldats qui baragouinent en patois et lorsqu'ils parlent en français,  le  font  fort et vite et avec un accent déplorable ! 

...sans compter les gestes.

Un caporal de la 11e compagnie du 58e R.I d'Avignon, dans Lagarde,  le 10 août 1914, écrit:

"La porte s'ouvrit aussitôt et nous vîmes trois femmes à genoux, nous implorant de ne pas leur faire de mal. Elles causaient parfaitement le français.

Nous leur expliquâmes le but de notre intrusion dans leur demeure. Sans que nous ayons eu besoin de les interroger, la plus jeune nous déclara que malgré notre bombardement et notre avance, elles n'avaient pas voulu fuir, car elles avaient eu confiance en nous; elle ajouta "notre Grand-père était Français; nous sommes Allemandes par la force des choses, mais notre coeur est français."

Le 16 août, dans le même village, un sous-lieutenant de la 2e compagnie du 6e BCA de Nice, rajoute :

"Je rencontrai une bande de femmes en proie à une terreur folle. Réfugiées dans leurs caves depuis trois jours, elles avaient entendu, du fond de leur retraite, les échos du combat sanglant qui se déroulait dans le village. Assistant à la victoire successive des Allemands et des Français, elles ne savaient plus que penser ni que dire, et nous regardaient d'un oeil hagard, sans oser ouvrir la bouche".

Un adjudant du 3e RAL, le 18 août, à Bourdonnay, note leurs positions ambiguës :

"Il y avait une jeune femme dans cette maison qui pleurait constamment à chaudes larmes parce que son mari mobilisé, évidemment dans l'armée allemande serait obligé de se battre en premier contre nous car il paraît que nos barbares ennemis ont la bonne précaution de mettre au premier rang ceux de l'Alsace et de la Lorraine".

Confirmé le 19 août, par un brancardier du 58e RI, à Saint Médard :

"Je me rappelle la réponse de ces femmes à qui l'un de nous dit en riant : "Ils sont beaux, hein ! les Français. Vous êtes contents de les voir ?" - "Oh, oui, répondirent-elles ; mais vous aller tuer nos gars".

Et par ce soldat du 40e RI de Nîmes, à Marsal :

"Je revois encore à la fenêtre d'une grande et riche maison de Marsal, deux visages de femme, la mère et la fille sans doute, qui pleuraient de rage à la vue des pantalons rouges".

lorraines

Cette attitude rend méfiant un infirmier de la 3e compagnie du 58e RI, à Blanche-Eglise :

"J'entre donc et demande du lait. Deux femmes, encore assez jeunes, s'empressent, à mon grand étonnement, de m'apporter un grand bol d'un pot de lait. Je déguste un premier bol et lui trouve un goût bizarre... une des deux femmes, en me versant un second bol, m'engage à le boire pour me réconforter ; malgré mes soupçons, je me laisse tenter. Puis, ce fut un troisième bol, c'est si bon du lait ! Quand on ne sait pas si on aura quelque chose à manger dans la journée et surtout si le temps ne manquera pas pour faire un repas, même des plus simples ! Mais mon étonnement devant l'amabilité de ces deux Lorraines devait se changer en véritable crainte lorsque le moment de payer venu, l'une d'elles me dit "ça fait 16 pfennigs" (4 sous) et, comme je m'étonnais que ce fut si bon marché, elle me dit "oh, nous ne compterons pas le 3ème bol ! " Je paye et sors sans commentaire, mais une fois en route, et réunissant tous ces faits, je trouvai bizarre cette insistance que ces femmes avaient mise à me faire boire ces trois bols de lait, ce mauvais goût qui dominait, ce prix modique qu'elles m'avaient fait payer et je pensai que, certainement, j'étais empoisonné... Par bonheur il n'en fut rien ! ...

En tous cas, cet épisode ne ralentit pas son baratin  :

"Quelques jeunes filles, blondes comme toutes les Lorraines, nous apportent dans des paniers, des poires et des prunes qu'elles nous offrent gentiment pour calmer notre soif, aucun de nous ne se fait prier et, tout en mangeant, l'on entame la conversation sur un ton plein de gaieté. Cependant l'une d'entre elles a l'air triste et inquiet, elle ne sourit pas et, par sa mine triste et affligée, inspire la pitié ! ...

"Eh bien ! Mademoiselle, lui dis-je, vous ne souriez pas, vous n'avez pas l'air contente, n'êtes vous pas heureuse de l'arrivée des Français ?" "Et comment voulez-vous que je sois heureuse de l'arrivée des Français ? Que m'importe que ce soit les Français ou les Allemands qui soient victorieux !... Et comme je bondis d'indignation, elle poursuit, me calmant d'un geste résigné : "J'ai deux frères qui se battent  pour la France et un pour l'Allemagne : ils viennent de s'entretuer. Pour qui donc voulez vous que je fasse des voeux ?..."  Une autre jeune fille était dans un cas analogue, et je ne pus que déplorer cette fâcheuse situation.

Il continue son étude" de la psychologie féminine en territoire occupé ? libéré ?  :

"... Je me rends aussitôt chez la marchande de miel : je trouve là une femme d'une quarantaine d'années, le regard haineux, qui tout en nous vendant son miel, murmure entre ses dents "J'avais bien juré tout de même, quand j'ai fait ce miel, que je n'en donnerais jamais aux soldats français !". Indigné, je lui demande la raison de ce serment inconcevable. "Mais, Monsieur, vous allez me tuer mon fils qui est dans les rangs de l'armée allemande". Evidemment, il n'y avait rien à dire contre ce sentiment maternel bien compréhensible, nous avions beau être Français et lui apporter la délivrance, nous n'en étions pas moins peut-être les bourreaux de son fils ! d'autant qu'à son avis, peu lui importait d'être française ou allemande, elle avait grandi sous le régime allemand et ne désirait aucunement devenir Française".

Pourtant la veille à Donnelay, un capitaine de la 2e batterie du 19e RA de Nîmes n'avait pas eu à se plaindre :

"Arrivés sur l'autre rive, les habitants de Mulcey nous font fête. Une femme demande à embrasser le premier officier français qui se présente, c'est moi et je m'exécute de bonne grâce : il peut être 17h".

Le capitaine d'artillerie, lui, poursuit sa virée dans Dieuze, le 20 août  :

"C'est un riche propriétaire habitant une belle maison en face de l'hôtel de ville. Sa femme, grosse boulette de 45 ans, vive et alerte, nous sert. Ils sont très français et ne cachent ni leurs sympathies, ni leurs espoirs, ni leurs craintes au cas où les Allemands reviendraient. Lui a été Maire de Dieuze et révoqué en raison de ses sentiments francophiles; "S'ils reviennent, mon mari sera fusillé" dit la femme".

Il est vrai qu'ils n'étaient pas venus pour faire de l'ethnologie mais ils découvrirent l'anthropologie plus généralement , eux qui survécurent à la terrible boucherie inhumaine.

M.M