de Gaston RIOU

Extrait de 'Journal d'un simple soldat"

2ème partie


...

Le 28 août (suite)

A Dieuze, l'on nous fit faire le tour de la ville. Ce n'était pas nécessaire pour atteindre la gare ; et notre prise ne nous semblait point un motif de triomphe. L'on tint quand même à nous exhiber à la population qui ne souffla mot.

Huit jours plus tôt, arrivant à Dieuze en vainqueurs, les boutiquiers nous bourraient les poches de chocolat et de bonbons ; les marchands de vin nous restauraient gratis. "Surtout, nous disait-on sans détours, tâchez qu'ils ne remettent plus les pieds ici !"

Ayant envie d'un dictionnaire français-allemand, je priais un bourgeois de m'en procucrer un. "Je n'use pas de cette denrée, fit-il ; j'ignore l'allemand." Il appelle sa fille. Elle va me quérir son propre dictionnaire. "Payez-vous ! lui dis-je, lui tendant mon porte-monnaie. - Oh ! monsieur, faire payer un soldat français !" Cependant elle couronnait de vin de la Moselle, à mon intention, une espèce de hanap en cristal qui remplissant sa fonction de parade sur l'étagère.

C'était, dans toute la petite ville lorraine, un gai remuement de fête votive. L'armée et le peuple s'égayaient fraternellement. Cette joie du revoir paraissait si naturelle : Le soir tombait. La journée était limpide et doucement tiède. La bataille tonnait sur les coteaux. Les régiments prenaient leurs formations de combat dans les rues mêmes. A cent mètres des maisons, derrière des gerbes, une batterie française canonnait dans la direction de Vergaville. M'étant avancé jusqu'à elle, j'eus la seule vision de beauté de ma campagne.

Dans l'air calme, les panaches des shrapnells allemands floconnaient, comme un feu d'artifice. Près de nous, le n°... s'avançait parmi les avoines, en éventail, par masses de bataillon. Il avait passé la nuit dans la caserne des chevau-légers. La mine des hommes était dure et farouche. Là-bas, dans les chaumes et les prés verts, sous la pluie des obus, les alpins s'égaillaient entirailleurs. Ils gravissaient en bon ordre le penchant nord de la riante cuvette qui s'étend entre Dieuze et Vergaville. Lon eût dit d'un tableau de Van der Meulen. Le soleil se couchait. L'air était plein de rayons et de parfums. Après chaque détonation, l'on entendait le chant des oiseaux et le léger crissement des insectes... Puis, les avant-trains amenés, ma batterie partît au grand trot prendre position ailleurs.

combat_vergaville

Le 28, par contre, Dieuze était une ville morte. Personne aux fenêtres. De grands drapeaux allemands célébrant la chute de Manonviller, pendaient aux hampes, hissés sur criée publique. Un silence morne, sans grandeur ; un silence de taverne désertée ; le silence de Paris à 4 heures du matin ; et, au lieu des tombereaux des maraîchers et des boueux, des monceaux de sacs éventrés, de fusils brisés, de friperie souillées de sang et de glaise, qu'on charroyait du champ de bataille. Nous allions d'un pas vif - le pas français, - ce qui essoufflait nos gardes.

Des régiments gris-bleus passaient sans mot dire. Comme nous butions à un embarras de fourragères pleines de blessés, un grand diable de colonel prussien, à cheval, monocle à l'oeil, nous accoste, et, en français, nous dit :

"Fous n'afez pas honte, fous, la témocratie française, d'être les alliés des Russes, ces Parpares !"  Pas un de nous ne lui répondit. Nous ne le regardions même pas. Il était là, impassible. Pourtant, lui montrant mon brassard :

"Sommes-nous retenus ou prisonniers ? lui fis-je.

- Prisonniers ! Vous tirez sur nos ambulances !

- Souffrez , monsieur, que je ne le croie point...."

Mais nous repartions.

Dieuze_gare2

La gare ; la longue attente sur la place ; l'encombrement des voitures de blessés qu'on évacue ; un chevau-léger démonté, la tête dans les bandages, qui s'avance sur nous, l'oeil plein de haine, et nous menace de son revolver ; la visite de nos sacs ; la remise de nos cartes, couteaux, fourchettes, rasoirs, poinçons, de tout ce qui pique et taille. Puis l'embarquement.

...

Après une pointe vers le nord, le train quitta Bensdorf, et nous nous trouvâmes à nuit tombée dans l'immense gare de Strasbourg.