Gaston RIOU

Extraits de "Journal d'un simple soldat" 

Riougaston                                    

Hachette 1916


Si on ignore toujours dans quelle unité servait Gaston Riou, le "simple soldat" ambulancier, on sait toutefois qu'il fut fait prisonnier à Dieuze le 20 août 1914.

Dans les premières pages de son récit, il donne des précisions intéressantes sur les lieux, le combat lui-même, les conditions de détention, ainsi que sur l'organisation de l'ambulance et le nombre de blessés parmi lesquels certainement pas mal de petits gars du Midi ...


...

Notre division était sacrifiée d'avance. Chargée, je crois de protéger la retraite, elle avait tenu. Comment ? Combien de temps ? Un simple soldat, dans la guerre moderne ne sait rien. Toujours est-il qu'elle était détruite. Le combat émigra. La canonnade séloigna. Il fit soudain un grand calme. De la lutte féroce dont mes oreilles tintaient encore, il ne restait que l'effroyable puanteur des morts en train de pourrir dans les guérets et les vignes du côté de la forêt de la Bride, et, montant par intervalles du fond des vallons déserts, les longues clameurs lamentables des nids de blessés à l'abandon. C'est là, dans le district de Dieuze, exactement à Kerprich, en Lorraine annexée, que j'ai passé mes huit premiers jours de captivité.

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Quelle semaine ! Parmi les arrières de l'armée allemande qui s'épanchait comme un fleuve, défaillant de sommeil et de fatique, dix fois mis en joue par les patrouilles, jour et nuit, j'ai charrié de la chair humaine : des morts, encore des morts, des morts de toute espèce, combattants tués nets dans le feu de l'action, blessés saignés à blanc, blessés achevés par les éclaireurs d'un coup de fusil à bout portant come ils demandaient  à boire ou essayaient de se sustenter avec de la luzerne ; et puis, les demi-morts, crânes percés d'une balle, torses lardés de mitraille, aines défoncées par un boulet. De voir ces pauvres ballots defigurés et gémissants, il me semblait qu'on me râpait les nerfs. Le reste des blessés s'amenait sans aide, courait, clopinait, se traînait sur deux, sur trois, sur quatre pieds. C'était un spectacle stupéfiant. J'ai vu un fantassin dont la balle avait transpercé la poitrine devant derrière, et qui avait marché au drapeau blanc, tout seul, l'espace d'une lieue. Il avait perdu presque tout son sang. Je ne sais par quel miracle de volonté il s'était mis en chemin. Devant la grille de l'ambulance : "J'ai attendu quatre jours qu'on vienne, dit-il. J'ai soif,  ça va mieux ; mais j'ai soif!". Il souriait. Il était beau, cet adolescent, comme un saint Sébastien de cire. Puis, sans un mot, il s'affaisse ; il est mort.

L'on m'avait octroyé la tente où s'entassaient les blessés les plus graves. Ils étaient une quarantaine, posés sur une mince couche de paille, à  même le sol. C'était plein de mouches. Cela puait les déjections et le cadavre. Aux heures de soleil, ils étouffaient. Le soir venu, ils claquaient des dents. Il y avait là des gars du 20è corps, de l'active, tous Parisiens,d 'un courage gentil et simple ; ils trouvaient le moyen de s'intéresser à leurs voisins de paillis. Des Provençaux, à qui la douleur arrachait des larmes, me confiaient leurs amours, comme à une soeur. Quand le mal les mordait plus fort, tous appelaient : "Maman !". C'était un concert à fendre l'âme.

Je pansais. Mille fois le jour, mille fois la nuit, je tendais le bassin et l'urinal. Il y en avait deux pour sept cent vingt blessés. Une douille d'obus m'en fournit un troisième. J'assistais les agonisants ; je consolais ; j'enterrais. Toujours flanqué de deux soldats Poméraniens, j'allais par le village mendier du bouillon pour les pauvres gars. Les habitants étaient complètement terrorisés. Quelques femmes, dont une boîteuse et une petite fille de douze ans m'étonnèrent par leur charité tenace. Sous l'oeil de l'Allemand, leur ardeur, simplement chrétienne, était de l'héroïsme. Pourtant, je devais suppléer parfois à la ration manquante par un discours bien gaillard, tout ruisselant d'espérance. Sans cesse, il fallait refaire l'oreiller de paille sous la tête des blessés, arranger leur couchage, les aider à se déplacer. C'était toujours, sous la toile basse, le même orchestre de cris, de souffles caverneux, de râles et de plaintes. Quelquefois, au milieu de la longue nuit froide, n'ayant pas la force de porter plus loin sur le pré des fosses le camarade qui venait de trépasser, je tombais comme une masse et m'endormais à côté de lui.

Le 20, - l'ambulance était à peu près installée, - passa un capitaine prussien avec sa compagnie. Il s'arrête, réquisitionne le cheval de notre médecin-chef, M. Bergé ; il l'enfourche aussitôt. Puis, dans un français râpeux et sonore. "Ne craignez rien, blessés ! Ah ! l'on dit dans vos journaux -je les lis vos journaux, je lis le Figaro, le Temps - que nous sommes des Barbares ! Nous ne sommes pas des Barbares ! Moi, je porte un nom de chez vous ; je descends de refugiés français ; je m'appelle Charles de Beaulieu. Je vous les jure, vous serez bien soignés en Allemagne. L'Allemagne respecte la Croix-Rouge."

Le 28, à midi, ayant expédié évacuables et inévacuables, coupé un dernier bras, enterré le restant des morts, nous partîmes, le ventre vide. Pour où ? Les naïfs dont j'étais, ne doutaient point qu'on ne nous rapatriât en France par la Suisse. Les autres, qui avaient vu achever des blessés - surtout des blessés galonnés -  rétorquaient : "L'autorité militaire allemande est implacable, si le soldat est assez bon "zigue". C'est sur ordre, c'est par obéissance stricte, que les patrouilleurs ont achevé des officiers et quelques sergents-majors. Si c'eût été malice personnelle, offriraient-ils, comme ils le font souvent, du café et de l'eau-de-vie aux blessés ? S'arrêteraient-ils pour les panser ? Non, c'est le haut commandement qui est responsable de cette pratique ignoble. Lui qui fait si bon marché de la vie des blessés, respecterait-il la Croix-Rouge ?".

Ainsi, tout en gagnant Dieuze sous bonne escorte, notre petite troupe débattait la question : "Sommes-nous retenus ou prisonniers ?".

   ( à suivre)