CARNET DE GUERRE DE Paul CABASSON (suite et fin)

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Dimanche 8 novembre : même fourbu d'hier, je fais toujours la cuisine et le chocolat le matin me met le coeur en place. On fait griller le pain. Je profite car ça ne doit pas durer. J'écris deux lettres et je me régale à faire des bons frichtis. Le soir nous lisons le journal, nous avons du vin et du (illisible).

 

Lundi 9 novembre : nous allons 2 à Moyenmoutier, je prends mon linge, Manu va partir, nous sommes relevés de notre poste.

 


 

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Mardi 10 novembre : nous attendons que les hommes de la 24ème viennent nous relever. Ils viennent à 14 heures de l'après-midi et nous partons pour aller rejoindre notre Cie. Nous arrivons à la nuit et on est placé un peu dans chaque cahute. On dort tant bien que mal. Ce matin j'ai écrit à ma femme.

 

Mercredi 11 novembre : nous ne sommes pas encore bien réveillés qu'il faut partir pour faire des trous et des tranchées en avant de 50 mètres. Nous n'avons pas le temps de les finir mais il faut les occuper quand même. Le soir, on couvre comme l'on peut mais le malheur nous poursuit la nuit : il pleut et nous n'avons rien de sec... toute la nuit on a grelotté.

 

Jeudi 12 novembre : à 5 heures on nous relève pour aller dans une ferme occupée par les officiers et les uns après les autres on passe dans la cuisine se sécher mais le temps est toujours le même. A 3 heures de l'après midi il tombe de petits grêlons et la nuit arrive avec une pluie fine.

 

Vendredi 13 novembre : de bon matin, j'envoie une lettre à ma femme car hier on m'en a remis deux. Ensuite on prend le café à 8 heures, il est gelé et on nous change encore pour occuper une autre tranchée, celle-là est un peu mieux faite. Mais la nuit il pleut assez longtemps et nous voilà de nouveau à nous mouiller. On est assis attendant le jour avec impatience. Nous prenons la faction dehors.

 

Samedi 14 novembre : au matin, je suis de corvée de café. On part à 6 heures et demi. Il pleut de retour de la corvée. On a encore changé et nous sommes dans la tranchée où il pleut autant que dehors. Je suis obligé de m'arrêter car je me noie. Je reprends un peu à l'abri mais nous sommes tous trempés. Nous nous faisons des cheveux pour la nuit. La neige commence.

 

Dimanche 15 novembre : après avoir passé une nuit d'estansi, au matin on nous fait préparer, pour changer de nouveau et aller faire des tranchées beaucoup en avant. Nous arrivons, nous nous mettons en train pour la nuit. Je reçois 2 colis, un de ma soeur et un de ma femme. La tranchée que nous faisons est sur la cote 675 et juste fini que nous mettons la toile de tente et nous nous mettons à l'abri. Il pleut et il pleut toute la nuit. J'écris deux lettres , à ma soeur et à ma femme.

 

Lundi 16 novembre : il pleut depuis ce matin, j'envoie 4 lettres, une à ma soeur, une à ma femme, une à mon cousin et une à mon oncle. Nous sommes dans notre tranchée, en train de grelotter. Nous sommes tout trempés. On a un peu arrangé le couvert pour pas qu'il pleuve trop et on attend la nuit qui arrive, accompagnée de la pluie qui, cette fois, n'a pas cessé de la nuit.

 

Mardi 17 novembre : A 4 heures et demi, nous sommes complètement gelés.  Je n'ai pas encore eu si froid. A 5 heures, nous allumons ma lampe improvisée et nous faisons le chocolat. A 6 heures, on le boit. Sitôt fini, la neige commence à tomber à 9 heures et demi. Je reçois un 2ème colis de ma femme. Je ne suis pas à court de tabac, j'en ai 10 paquets. J'envoie une carte à ma femme et une à ma tante. L'après midi se passe sans incident, nous touchons de la paille. Arrive l'heure de la soupe, on la mange. La nuit est là, on tire de nouveau des plans pour la nuit.

 

Mercredi 18 novembre : nous avons passé une triste nuit, il a gelé et nos couvre-pieds encore humides, étaient raides. On a passé la moitié de la nuit à fumer et à regarder brûler la bougie. On a inderdit d'allumer du feu, une escouade ayant mis le feu à sa tranchée. Mais je crois que cette nuit nous passerons outre. Il fait une belle journée, il y a un bon soleil mais ça ne dégèle pas.  Je vais à la corvée de soupe et l'on entend dire que demain nous attaquons.

 

Jeudi 19 novembre : nous avons passé une nuit assez bien. Un peu froid, il a gelé, on prend le chocolat, puis on se prépare à l'attaque qui va avoir lieu. C'est une attaque de tout le front. Je sais qu'il y a des batteries de montagne. Je n'ai pas pu savoir si il y avait Titin.  L'attaque a commencé à 11 jeures et demi et a durée jusqu'à la nuit. Nous avons eu 1 capitaine de la 24ème blessé, 1 lieutenant et 1 adjudant de la 22ème morts. Notre compagnie a eu 1 caporal blessé à la jambe. Le soir il s'en est fallu de peu que nous couchions dehors. Nous avons encore eu de la chance de rentrer dans les cahutes. On est toujours mieux que dehors. J'ai écrit une carte à ma fille.

 

Vendredi 20 novembre : au petit jour, nous partons pour réoccuper les positions que nous avions hier au soir. A 7 heures et demi, en guise de café, on nous a fait boire un peu du thé, ensuite on se met en train pour faire des nouvelles cahutes. Nous sommes quatre collègues ensemble : Carret, Beltramo, Giordano, et moi. Nous commençons à creuser un grand trou pour le recouvrir ensuite. Il a fait bien froid, mais nous transpirons car on se dépêche, nous avons les boches en face. Je reçois 3 lettres, une de ma femme, une autre de ma fille et une lettre de Chouquet (?). La tranchée est finie à 3 heures de l'après-midi et nous sommes un peu à l'abri pour la nuit. Je réponds à la lettre de ma femme.

 

Samedi 21 novembre : nuit bien fraîche mais tranquille. On a entendu toute la nuit des détonations . Je crois que ce sont des pétards pour faire sauter les fils de fer des boches. C'est calme ce matin, je me répare un peu les boutons qui ne tiennent plus, j'envoie une carte à ma femme et une à ma fille. Nous avons fait du feu et on a assez bien dormi.

 

Dimanche 22 novembre : je suis de corvée de café. En route, je rencontre la 19ème Cie qui viennent nous relever. Nous le sommes à 8 heures et demi et nous allons les remplacer tout près de la Margotte. En outre, je vois le cousin Ferry Amboise qui est sergent à la 19ème. Nous arrivons et nous sommes placés dans de bonnes cahutes, mais comme les Compagnies diminuent beaucoup, on est plus que 2 par cahute. Je me mets avec mon collègue Carret. Nous avons bien de paille, on devrait bien dormir, mais toutes les 4 heures, il faut prendre la faction. J'avais oublié de dire que vendredi nous avons eu un mort et 3 blessés. Je reçois une lettre de ma femme et une carte. Je ris de son boche habillé en vieille.

 

Lundi 23 novembre : j'ai assez bien dormi. Hier au soir à 7 heures, il y a eu une fusillade assez nourrie, mais pas pour ma section. Nous faisons le chocolat et j'écris à ma femme et ma fille. A 9 heures, je reçois une lettre où ma femme me fait des reproches de ne pas lui écrire.  Pourtant, j'écris tous les jours. Je revois le cousin Ferry-Lazare.

 

Mardi 24 novembre : nous sommes assez tranquilles et je voudrais que la guerre se termine comme ça dans une cahute bien couverte. En face, nous avons un blockhaus pour faire du feu et où j'ai fait sécher des bas que je viens de louer. Je ne souffre pas trop du froid, par contre mes collègues sont plus malheureux : il faut qu'ils fournissent un petit poste, et il y gèle. J'écris une lettre à ma femme, une carte à ma fille. Nous entendons le canon au dessus de nos têtes. J'écris pour demain une lettre à ma femme, une carte à mon oncle et une à Chouquet. Comme nous mangions la soupe, il y a eu un  bombardement, c'est la 22ème qui s'est fait repérée par ses feux allumés dans chaque cahute.

 

Mercredi 25 novembre : nous occupons toujours les mêmes tranchées. Ce matin en sortant, tout était blanc de neige, elle continua à tomber. Il ne fait pas bien froid. Je suis auprès du feu et j'écris une carte à ma femme. Il est tombé de la neige toute la journée.

 

Jeudi 26 novembre : ce matin, nous sommes allés relever un petit poste où nous devons passer la journée et la nuit mais c'est tranquille, il fait beau temps, le soleil fond la neige. Nous devons partir demain matin pour la cote 641 relever la 24ème Cie. Je n'ai rien reçu de ma femme. J'écris une carte. Tout comme avant hier, il y a un duel d'artillerie et de part e d'autre, il s'en envoie tant qu'ils veulent. Les obus nous passent au dessus de la tête et éclatent non loin de nous. Nous allons dans un petit poste. Il est environ 4 heures et la nuit va arriver. Vive fusillade à 5 heures et demi.

 

Vendredi 27 novembre : après une nuit calme, nous partons pour la relève de la 17ème au lieu de la 24ème en passant près de la cahute du Major, nous portons les armes devant un petit cimetière. Il doit y en avoir 10 à 12 et au bombardement d'hier au soir, la 17ème a eu 4 morts que nous voyons enterrés pendant que nous passons. Nous avons pris position. Je suis dans un petit trou, tout seul, à 6 mètres du Cabot. Je creuse pour être un peu à l'abri car il pleut et nous avons passé la nuit ici. A 5 mètres au dessus de moi, il y a un mort, je ne puis pas savoir à quelle Cie il appartient. Au dessus, nous avons la 22ème. J'ai reçu ce matin 2 lettres de ma femme datée du 20 et une carte de ma fille datée du 23. Je réponds de suite ainsi qu'à Moscat. Je ne sais pas trop la nuit que nous allons passer. J'ai les pieds gelés complètement. Je n'ai pas trop froid. J'ai dormi près de 3 morts français et 2 boches.

fin du récit.

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Paul CABASSON a été tué  le 28 novembre 1914 .
Il est inhumé à Senones (Vosges) en la NN la Poterosse - tombe n° 191

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Merci à Bernard (Badon54) pour la photo

JMO du 363e RI :

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