D'après CROQUIS DE GUERRE ET D INVASION - Lorraine et Ile de France

Auteur : Lieutenant DORIA


CARNET DE ROUTE D UN OFFICIER (suite)

Vendredi 14 août 1914

La nuit s'est passée à peu près calme, sauf pour mon camarade Lamasse, qui a veillé attentivement sur son Signal de Saint-Piamont et protégé notre sommeil. Son poste s'est trouvé très en l'air pendant toute la nuit, par suite de l'absence de la compagnie d'infanterie, qui, à sa gauche, devait tenir la cote 267, à la corne sud-est de la forêt de Bezange. A 2 heures du matin, une vive fusillade a été entendue vers l'ouest, mais l'ennemi s'est tenu tranquille de notre côté. Peut-être se méfie-t'il d'une réaction de notre part.

Au rassemblement du régiment, j'apprends que le 1er escadron a été détaché depuis deux jours auprès du colonel du 58e d'infanterie, à la ferme de la Fourasse, près de Bathelémont. Le lieutenant Barr.. a même fait, ce matin, une fructueuse reconnaissance.

A 5 heures, il a reçut l'ordre d'aller voir ce qui se passait à Mouacourt et Xures, en traversant le village de Parroy. Arrivé au nord de Parroy, il fut accueilli par plusieurs coups de feu venant de Coincourt. Il ne s'en inquiéta pas, poursuivit sa mission, traversa Mouacourt inoccupé et se dirigea vers Xures. Là se trouvait, fermant le village, une barricade, gardée par des cyclistes allemands. Sans pousser plus avant, l'officier, renseigné par des habitants, apprît que le village était tenu par cent cinquante hommes. L'ennemi, venu la veille à Xures, n'y avait pas couché ; il était revenu ce matin. Voici un bon renseignement. Sa mission terminée, mon camarage regagna donc la Fourasse et fit à ses chefs le compte rendu de ce qu'il avait appris et de ce qu'il avait vu.

Le régiment rejoint la division au sud d'Arracourt. Le général Lescot vient d'être relevé de son commandement et remplacé par le général Varin à la tête de notre division.

De nombreux régiments d'infanterie et d'artillerie encombrent les routes ; la cavalerie marche à travers champs ; de-ci, de-là, des bivouacs émergent des blés. Le déploiement des forces est vraiment imposant. C'est que l'ordre est donné aujourd'hui d'attaquer sur toute la ligne.

Je retrouve à cheval le lieutenant Alain d'H..., blessé il y a six jours. "On doit prendre l'offensive aujourd'hui, me dit-il. Je n'ai pas voulu abandonner ma place."  On reconnait bien à cette mâle énergie l'homme de devoir, le soldat vaillant : Pour lui se battre est un honneur.

La division oblique vers l'ouest, longe la forêt de Champenoux et se dirige sur Moncel, village frontière sur la Loutre Noire. La brigade s'arrête à Sornéville et fait la liaison entre le 9e et le 10e corps. L'artillerie française, située vers Haute-Burthécourt, tire dans la direction de Château-Salins ; un duel d'artillerie s'engage, le canon tonne sans discontinuer.

Notre régiment est ainsi réparti : les 1e et 4e escadrons occupent dans les tranchées les bords nord et est de Sornéville. Ces tranchées sont des fossés étroits, irréguliers de tracé et assez profonds pour protéger efficacement le soldat. Seules la tête et les épaules de l'homme sortent de terre quand il est debout à son poste de combat. Le 3e escadron est en réserve au sud de Sornéville. C'est là également que se trouve le colonel et son Etat-Major.

Le 2e, le mien, est envoyé au bois de la Goutte. Le capitaine B...el, qui le commande, se dirige d'abord au galop vers Moncel, que tiennent des chasseurs à pied. Puis, prenant à l'ouest la route nationale, gagne la crête couronnée par le bois qu'il doit occuper. L'escadron met pied à terre, dissimule ses chevaux dans le bois tout proche et les hommes gagnent les tranchées, simples trous individuels à peine ébauchés qu'ils s'efforcent d'approfondir. Je suis chargé de la liaison avec le colonel. Dans l'après midi, une reconnaissance de mon peloton est envoyée sur les bords de la Seille. Elle cerne cinq chevaux démontés, errant dans la plaine. Sur leur croupe marquée au fer rouge, un 5 surmonté d'une couronne impériale nous révèle leur origine : 5è régiment de chevau-légers de Sarreguemines. Les chevaux sont en bon état et les paquetages intacts. Excellente capture.

Comme je vais prendre des ordres auprès du colonel, je lui annonce cette nouvelle. Le général de brigade,  à qui j'en fais également part, se montre ravi et m'autorise à me remonter avec un de ces chevaux, afin de soulager ma "Fair Lass", un peu fatiguée par un travail excessif. Comme je m'éloigne,    il me rappelle et me prie d'aller à Mazerulles, savoir si le village est occupé par nos troupes, car la brigade n'est pas en liaison avec le 9e corps qui doit se trouver à sa gauche.

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fin de transcription