D'après CROQUIS DE GUERRE ET D INVASION - Lorraine et Ile de France

Auteur : Lieutenant DORIA


CARNET DE ROUTE D UN OFFICIER (suite)

Jeudi 13  août 1914

Le jour commence à poindre. Quatre heures viennent de sonner au clocher d'Athienville. ...

La fusillade ne tarde pas à se faire entendre dans la direction de l'est, au delà d'Arracourt. Elle dure toute la matinée. Les dragons sont à leur poste. Nous apercevons à 9 heures un albatros en reconnaissance ; nous nous dissimulons aussitôt le long des murs et faisons rentrer les chevaux dans les granges.

Peu après, une compagnie du ...e d'infanterie (voir note A), arrive par la route d'Arracourt, passe dans le village et se dirige vers l'ouest. Les hommes nous font l'impression d'être las et épuisés. Le contact avec l'ennemi a été plus dur que ce qu'ils attendaient et leur enthousiasme du début a subi une rude épreuve. Décidément, la guerre n'est pas la course triomphale que beaucoup d'irréfléchis avaient imaginée. Nos hommes les regardent défiler et se promettent de faire plus brillante contenance devant leurs redoutables adversaires. Ce spectacle fouette leur énergie.

Coup sur coup, nous apprenons qu'un village voisin a subi, hier au soir, des réquisitions de la part de l'ennemi, que nos troupes se replient au sud d'Arracourt et que beaucoup d'habitants de ce pays l'évacuent. Aussi les postes et les vedettes redoublent-ils de vigilance ; nous sommes assez isolés et pourrions fort bien être attaqués.

Le triste cortège des paysans d'Arracourt, fuyant avec leur famille et leur bétail, apparaît bientôt. Quelques habitants d'Athienville, pris de peur, les imitent et préparent immédiatement leur exode. Comme il est triste et pénible, le spectacle de ces pauvres gens se sauvant devant l'invasion , emportant dans leurs misérables charrettes le plus précieux de ce qu'ils possèdent, poussant devant eux leurs troupeaux où toutes les espèces sont mélangées, chevaux, ânes, boeufs, vaches, moutons, chèvres ! La nuit est déjà tombée, et le long cortège passe toujours, allant chercher là-bas, vers le sud, un peu plus de quiétude et de paix. Image sinistre de la guerre, présage impressionnant de l'avance imminente du Boche !

Ravitaillés vers 5 heures et demie du matin, nous avions reçu la consigne, quelques heures plus tard, de rester à Athienville. Un nouvel ordre, celui de marcher sur Arracourt, nous arrivons à la nuit tombée, vers 9 heures. Les pelotons se rassemblent, quand un homme, envoyé par le chef du poste établi à la barricade du cimetière, vient en hâte me prévenir qu'un grand incendie se lève vers Arracourt, illuminant le ciel de plus en plus. Comique erreur ! Le brigadier, dont l'esprit surexcité est halluciné peut-être, a pris le lever de la lune dans les arbres pour un début d'incendie.

A Arracourt, obscurité profonde, silence complet, Nous devons forcer les portes verrouillées des granges, frapper aux volets pour nous faire ouvrir. Nous crions : " Ce sont les Français !" afin de calmer la frayeur des habitants réveillés dans leur premier sommeil.

Mon camarade de M..., revenant de reconnaissance avec un demi-peloton, nous a précédés dans le village, qui est tenu, en outre, par quelques fantassins. Envoyé en patrouille vers Réchicourt-la-Petite, hier matin, il a d'une colline voisine aperçu l'infanterie allemande, qui se portait en avant, précédée de uhlans. Ces éléments se sont reliés par des cavaliers au Signal Allemand (cote 284), point stratégique important, où l'infanterie ennemie s'est déjà retranchée. Voulant déterminer le front de l'adversaire, de M... tenta de s'infiltrer par le nord dans ses lignes, mais les fermes de Haute et Basse-Riouville étaient, elles aussi, occupées par des uhlans pied à terre. Les Allemands, tout en organisant méthodiquement le terrain, ont donc sérieusement progressé. Ils foulent maintenant le sol français, puisque ce soir, tout près de nous, ils tiennent les fermes de Riouville.

Dès notre arrivée à Arracourt, le lieutenant Lamasse est envoyé avec son peloton en pleines lignes ennemies, au bois Saint-Piamont. Le reste de l'escadron occupe le village. Les officiers couchent pêle-mêle dans une grange froide et fort éventée. Je vais à la recherche d'une couverture pour le capitaine B..el qui grelotte ; j'ai beaucoup de peine à en découvrir une au bureau de poste, que des télégraphistes occupaient encore. Moi-même, je m'enveloppe de sacs vides ; malgré l'exiguïté des lieux, le froid vif de la nuit et la proximité des Boches, je ne tarde pas à m'endormir profondément.

note A - compagnie du 1er bataillon du 40eRI (cf JMO du 40e RI)

A suivre....