D'après CROQUIS DE GUERRE ET D INVASION - Lorraine et Ile de France 1914

Auteur : Lieutenant DORIA


CARNET DE ROUTE D UN OFFICIER (suite)

Mercredi 12  août 1914

Un peu après 5 heures, nous quittons le bivouac pour nous installer dans un champ voisin. Des aéroplanes ennemis viennent nous épier et repérer nos positions.

La chaleur est aussi accablante qu'hier et le même manque d'eau se fait sentir. Je déjeune avec un morceau de boeuf, bouilli hier au soir et fort dur aujourd'hui ; un abri en paille me protège des rayons brûlants du soleil.

A 2 heures, la division se disloque. Mon escadron se dirige vers Arracourt et se met à la disposition du colonel L..., commandant le 40e régiment d'infanterie. Arracourt est bien le type du village lorrain: larges rues, véritables basses-cours aux vastes bas côtés encombrés  de charrettes et de grands tas de fumier carrés ; maisons massives et écrasées, blotties les unes contre les autres comme de grandes frileuses, pour mieux résister aux intempéries ; longs toits moussus, formés de tuiles teintées légèrement de jaune ou de rouge ; imposantes portes cochères disposées à une extrémité des bâtiments ; abreuvoirs en pierre brune qu'alimente le filet limpide d'une fontaine.

Au moins l'eau ne manque pas ici; en attendant les ordres, le capitaine B...el fait boire les chevaux, qui se précipitent avec avidité sur les auges pleines. Pendant ce temps, je me mets en quête d'une auberge. Hélas ! comme Valhey, le village est dénué de toute ressource. Je me rends alors au château, propriété du comte de Montureux. J'ai été reçu ici d'une façon charmante l'hiver dernier et je me souviens avoir visité avec intérêt l'atelier de peinture, que Mlle de Montureux avait installé avec goût dans une jolie tour, sous les arbres du parc, à quelque distance du château. Comme tout cela déjà est loin ! une ambulance de fortune est établie dans les salons. Arracourt est maintenant aux avant-postes, depuis que nos troupes se sont repliées des rives de la Seille.

J'entre dans le château en même temps qu'un chasseur à pied blessé. M. de Montureux, indifférent au danger qui le menace et encore vaillant malgré ses cheveux blancs, a tenu à rester le fidèle gardien de sa propriété. Aidé de quelques religieuses, il se dépense jour et nuit auprès des malheureux soldats blessés. Il m'accueille très aimablement, devinant que nous avons grand faim, mes camarades et moi, il m'offre, avec des excuses de ne pouvoir faire mieux, une bouteille de vin vieux et quelques oeufs.

Nous avons à peine terminé notre modeste repas que l'ordre nous arrive de nous porter sur Athienville, petit village situé à l'ouest d'Arracourt, près de la forêt de Bezange-la-Grande. L'escadron repart aussitôt, contourne les Jumelles, où des éléments du 40e d'infanterie sont retranchés, et arrive à son poste vers 6 heures du soir.

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Il s'installe très largement dans le village dont la garde lui est confiée. Je m'occupe aussitôt de fermer toutes les voies d'accès. Formées de charrettes lorraines, de fagots, de bûches et d'un mur en fumier, mes barricades sont solides et conçues de telle façon qu'une voiture puisse passer sans les démolir, ni diminuer leur puissance défensive. J'organise ensuite les postes.

Vers 7 heures, la vedette qui a été placée près du cimetière d'Athieville, avec vue sur la route d'Arracourt, me signale quelques cavaliers se dirigeant vers Athienville. Je m'arme d'une carabine, prends deux hommes avec moi, me glisse par les jardins à proximité de la route et attends. Les voilà ! Ils approchent ! Qui, ils ? des uhlans ? - Hélas ! non ; simplement des dragons en reconnaissance qui rejoignent l'escadron.

à suivre............