Extrait de :

CROQUIS DE GUERRE ET D'INVASION  - Lorraine et Ile de France  1914

Auteur : Lieutenant DORIA

Editeur : Plon


Régiment : 4ème Dragons (12è brigade) cantonné à Commercy (55)                  


Carnet de route d'un officier de cavalerie - Lorraine août 1914

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Lundi 10 août 1914

La brigade arrive de bonne heure  à son point de rassemblement habituel. Vive canonnade du côté de Château-Salins et de Vic. J'aperçois très distinctement les éclatements des obus, qui forment autant de petits nuages floconneux haut dans le ciel.

La chaleur, plus lourde encore que ces jours derniers, est vraiment insupportable. Aussi, au risque de mécontenter le colonnel qui interdit de fouler les récoltes, j'ai construit un confortable abri avec des bottes de paille appuyées sur des lances. Quelques officiers viennent partager mon gîte. En causant, j'apprends que plusieurs corps d'armée du Midi arrivent sur notre front.

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Mardi 11 août 1914

Comme hier à la même heure et au même point, la 2ème division de cavalerie se rassemble. Un officier d'Etat-Major, le captaine A. réunit les officiers et leur expose la situation.

Voici, en substance, les renseignements qu'il nous donne : aujourd'hui, dixième jour de la mobilisation, nous passons aux ordres du 15è corps ; quartier général, Rosières-aux-Salines ; général Espinasse.

A notre gauche, le 20ème corps se trouve en partie sur la route Nancy-Château-Salins. Notre liaison avec lui s'opère par Moncel, où se trouve un bataillon. Le 15ème corps tient Bezange-la-Grande, Arracourt, Réchicourt. La 2ème division de cavalerie est en couverture entre Moncourt et la forêt de Parroy. Moncourt, Coincourt, La Garde sont tenus par une brigade mixte d'infanterie. Ce dernier village vient d'être occupé par deux bataillons du 40ème et 55ème d'infanterie (voir note A). La 10ème division est à notre droite, au Nord  de la forêt de Parroy, tenant par le 2ème bataillon de chasseurs les débouchés Est de la forêt.

A 10 heures du matin, la division par une marche défilée gagne les crêtes voisines de Réchicourt-la-Petite. Le canon gronde sur tout le front, particulièrement dans la direction de La Garde.

D'où nous sommes, la vue s'étend au loin. A nos pieds, dans la plaine ondulée, voici les villages de Réchicourt-la-Petite, Moncourt, Coincourt, Bures et Parroy ; plus loin vers l'est, au delà de la marécageuse forêt de Parroy qui s'étale vers le Sud, nous distinguons le champ de bataille, Xures et La Garde ; très au delà, à l'horizon, une ligne bleuâtre de collines. Au nord de la forêt, par Parroy, Xures et La Garde coule le canal de la Marne au Rhin.

Les Allemands, en ce moment, tentent de reprendre La Garde. J'assiste à un spectacle grandiose. Le duel d'artillerie est terrible. De mon observatoire, je devine l'emplacement des batteries ennemies et découvre les françaises.

Voici coup sur coup les nouvelles qui nous parviennent : deux batteries du 29eme d'artillerie, placées à proximité de La Garde, mais trop en l'air et en un point repéré par l'ennemi, ont été détruites avant d'avoir pu tirer. Les caissons de munitions ont pu être ramenés. Le village de La Garde, bombardé par les Allemands, a été évacué par nos troupes.

Maintenant, au delà de la forêt, une lourde colonne de fumée monte obscurcissant le ciel. C'est le château de Martincourt qui brûle. Comme cette propriété, située en pays annexé, appartient à un officier allemand, un lieutenant français a mis de sa propre main le feu au château. Ce geste est fort critiqué.

Il est 2 heures de l'après-midi. Devant nous l'infanterie se replie. Elle vient d'évacuer Moncourt, village au nord-ouest de La Garde : les hommes ont l'air harassés de fatigue. Sur la route longeant le canal, des convois et des fantassins passent, venant de l'est. C'est la retraite. Nos pertes sont lourdes, paraît-il. Des deux bataillons engagés, il ne reste que des débris. Notre artillerie divisionnaire est intervenue heureusement à temps ; elle a joué un rôle très utile et tenu l'artillerie ennemie en respect.

Nous sommes toujours pied à terre, attendant des instructions, prêts à protéger nos troupe dans la retaite et à charger au besoin. Mais l'ennemi, peu entreprenant et satisfait, sans doute, de sa victoire facile, n'exploite pas son succès.

Un peu avant 4 heures, nous remontons à cheval pour nous arrêter au sud d'Arracourt, à l'abri d'une crête. Pourquoi ce déplacement ?  Nous l'ignorons.

La journée est très chaude ; nous sommes restés constamment en plein soleil. Aussi, je meurs de soif ; pas une goutte d'eau à boire. ...

A la nuit, le colonel fait monter à cheval et nous conduit, après combien d'arrêts ! à l'est de Valhey, où nous bivouaquons dans un pré humide. Il est environ 10 heures du soir. Les chevaux sont mis à la corde ; les feux de bivouac un à un s'allument ; les hommes préparent la soupe. Dans l'obscurité, des lueurs rougeâtres font deviner, plus à l'est, d'autres bivouacs.

Note A : probalement  58e R.I.

A suivre......