D'après le  carnet de Damien CHAUVIN

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1918 -  Sofia(Bulgarie) - Sistovoz - Alexandria (Roumanie) - Bucarest

Les canons et les caisses étaient la plupart du temps traînés par des boeufs que l'on réquisitionnait dans chaque village traversé. Après une nuit dans le train, le matin du 12 novembre 1918, on se trouva arrêté dans une gare lorsque l'ordonnance du colonel passa le long du train en nous annonçant que l'Armistice était signé sur le front français. Quelques minutes après ce fut des cris de joie, une farandole effrénée sur le quai. Après quoi, le train se remit en marche et nous débarquâmes sur les rives du Danube aux abords d'une grande plaine : Sistovoz. Là, après avoir formé le cantonnement, du ravitaillement nous vint par le Danube le lendemain. On nous distribua des conserves et du vin, un quart seulement par homme, car le capitaine ne tenait pas à avoir des hommes en état d'ivresse.

Il y avait dans la plaine de vrais troupeaux de porcs. Après avoir essayé d'en attraper un ou plusieurs, cela nous fut impossible, ils nous auraient mordus, on en avait tout de même regroupé quelques dizaines sous un pont de chemin de fer, mais il fallut les laisser repartir. J'allais chercher mon mousqueton et en abattais plusieurs. Après les avoir saignés, échaudés, nous avons pu manger du porc.

Au bout de quelques jours nous embarquons sur un grand radeau pour traverser le Danube, lequel avait plusieurs kilomètres de large en cet endroit. On aborda sur l'autre rive, quelques centaines de mètres plus bas, pas très loin d'une agglomération roumaine, Alexandria, où les premiers soldats français débarqués firent prisonniers des Allemands.

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Un Arc de Triomphe nous attendait à l'entrée du bourg où nous allions cantonner. Au-dessus de cet Arc de Triomphe on pouvait lire :" Soyez les bienvenus Frères libérateurs".

Le Maire avait demandé aux habitants de partager leur ration de pain avec nous, ce qui fut accepté par la population et nous pûmes avoir un morceau de pain. Mais quel pain ! On se demandait s'il n'y avait pas de la paille dedans ! et noir par dessus le marché. Enfin, c'était avec la joie et le bon coeur qu'il nous était offert.

De cet endroit devait partir un groupe de permissionnaires pour la France. J'étais le dernier de la liste. Ce jour-là je fus envoyé ravitailler les pièces qui étaient toujours en avant en cas de quelque chose.

A mon retour, j'appris que les permissionnaires étaient partis et qu'un maréchal des logis, Fournis, originaire de Beauvezer, avait été désigné à ma place. J'étais furieux. Il y avait de quoi.

Enfin, au bout de quelques jours, je fus désigné (vu que mon livret portait la mention "boucher-charcutier") pour conduire le troupeau qui servait à alimenter le régiment en viande, et à abattre les bêtes composées de boeufs, moutons... A l'arrivée, pendant que les copains étaient de repos, je fis l'abattage et distribution de viande à chaque batterie. Et ensuite, re-départ. Je n'avais jamais de repos.

Rompu de fatigue, je tombais malade. On me mis dans un véhicule traîné par un mulet, couché sur de la paille de maïs. Mon ami de la batterie, un Alsacien, Léon Vingendes, demeurant à Paris près de St Denis venait de temps en temps me donner à boire du jus d'orge grillée. Un matin, je me retrouve couché sur un brancard dans une salle entre deux rangées de lits, transpirant comme si on m'avait plongé dans l'eau. Mes premières paroles furent : "Oh ! que ma cuisse me fait mal". Un malade soldat me dit que la veille, à mon arrivée, on m'avait fait une piqûre et c'est probablement cette piqûre qui m'a sauvé la vie. J'étais atteint de la grippe espagnole, plutôt un choléra qu'autre chose, car cette grippe avait tué en Orient plus d'hommes que la guerre.

Heureusement on m'avait admis dans cet hôpital civil, ce qui me valut d'être bien soigné. Aussi, je garde de la Roumanie un très bon souvenir. La reine de Roumanie nous fît une visite en nous distribuant des souvenirs. Un médecin qui causait un matin au pied de mon lit avec un aumônier, lui dit en me désignant : "voilà un malade qui ne serait plus là s'il avait eu des tares".

Je sortis de l'hôpital de Coltea (1) (qui existe toujours). Je fus envoyé en convalescence ainsi que beaucoup d'autres malades, dans un établissement désaffecté qui avait servi autrefois d'hôpital psychiatrique. J'y suis resté plusieurs semaines. On avait une très mauvaise nourriture.

Un jour, à la suite d'une visite médicale, j'ai été désigné pour rentrer en France, car depuis 2 ans et demi, je n'y étais pas retourné, mais la majorité me trouvait jeune et tenait à ce que je reste.

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Je pus partir et on prit un train à Bucarest pour un port sur la Mer Noire : Constantza. Les wagons du train n'avaient plus aucune vitre et un courant d'air pas très chaud nous venait dessus.

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Enfin, arrivé au port, je restais une huitaine en attendant un bateau, lequel était un navire allemand qui avait passé les années de guerre en Mer Noire. Il était en très mauvais état de marche.

Nous sommes partis le soir et le lendemain nous étions à Constantinople

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où nous sommes restés 24 heures avant de rejoindre Salonique.

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Nous attendons là une huitaine de jours pour que les réparations aux machines du navire se fassent.

Départ pour la Mer Egée et le sud de l'Italie.

De temps en temps nous étions en panne et après avoir franchi des détroits italiens et vu les volcans en éruption, nous nous trouvons un matin en panne et enlisés sur la côte sud-est de la Corse.

Débarquement des passagers à bord de divers bateaux civils et militaires et direction Bastia. Une musique avec drapeaux nous attendait et nous escorta jusqu'au fort qui domine la ville. Nous étions très bien accueillis par la population.

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Un bateau nous amena ensuite à Marseille.

En vue de la ville, ce fut du délire sur le pont. Nous étions enfin en France avec une permission d'un mois pour convalescence.

marseille

Ma première visite fut d'aller chez l'oncle Orgnon installé à la Vieille Chapelle au bord de mer. Je passais quelques jours que j'occupais à dire bonjour à d'anciens patrons, route de Lyon, puis je partis pour Digne disant bonjour au passage à tante Marie Orgnon qui habitait rue des Chapeliers depuis plusieurs années. Je trouvais Joseph du Moulin qui était de retour d'Allemagne où il avait été prisonnier.

Je passais quelques jours et partis pour Prads où était ma maman et mon frère Camille, mon père étant en Camargue avec mon frère Auguste et Jean Daumas (le père de Marie Daumas du Moulin).

Après ma permission je rejoignis Nîmes où je fus affecté au ravitaillement, distribution des vivres aux batteries. Le brigadier cuisinier fut démobilisé, je le remplaçais donc et surveillais la cuisine pour 500 hommes et cela jusqu'en septembre 1919, date de ma démobilisation.

Je me trouvais à ce moment-là en permission à Mont de Lans chez grand-mère et oncle Pierre à la Rolandière. Je partis donc pour Nîmes en train.

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De Vienne à Tarascon, le train était bondé de soldats et je fis le voyage assis sur le marchepied. A Tarascon, j'étais en train de faire un brin de toilette à la fontaine qui se trouvait à l'angle de la gare, lorsque j'aperçus le commandant Guallon, mon ancien capitaine, mais il ne m'a pas reconnu.

A Nîmes, on me donna 500 francs de pécule et un costume de mauvais drap que l'on appelait costume Clémenceau et je partis pour Marseille chez mes anciens patrons où je repris le travail, à leur grande joie.

Une nouvelle vie commençait pour moi mais ce n'était plus la même chose. 25 ans, pas le sou en poche, la santé ébranlée par les gaz, bronchites... Enfin, c'était à être dégoûté de la vie.

Je travaillais, mais plus avec la même ardeur. Après une année, je remontais à Prads pour me reposer un peu. A Digne où je demeurais chez tante, je me laissais entraîner à m'expatrier au Mexique.

Je partis en compagnie de plusieurs de mes amis de Digne, en septembre 1920.

....                                           FIN

(1) à Bucarest