D'après le carnet de Damien CHAUVIN

1916 - Reims - Verdun - Soissons

A la fin de l'hiver 1915/1916, nous sommes allés à Reims, nous étions en batterie en bordure du canal du Rhin à la Marne, à l'ouest de la ville, où nous sommes restés jusqu'en juin. On entendait le roulement de la canonnade à Verdun où la bataille avait commencé.

En juin 1916, nous voilà partis en renfort dans l'enfer de Verdun, prendre position en pleine nuit au ravin de Gravier. L'échelon était cantonné dans les environs de Verdun, quartier Faubourg Pavé, tout près du hangar à dirigeables.

verdun_juin_aout_1916_

Après plusieurs  mois au ravin du Gravier et après avoir échappé à de dures attaques, nous nous roulions sur les cadavres, nous avons changé de position. Nous sommes venus à l'arrière, à droite de la Redoute Belleville où nous avons fini l'été sans avoir eu beaucoup de pertes.

Nous avions une pièce de 75, éclatée par la chaleur des obus tirés avec un obus dans le canon. Je pus, à l'aide du refouloir sortir l'obus sans qu'il éclate.

Les jours suivants, je fus désigné pour aller faire la cuisine tout au bas de Cote Belleville, au Faubourg Pavé, longeant la Meuse. J'étais dans une maison abandonnée, en compagnie d'un camarade, lequel cuisinait pour la 2ème section. Plusieurs d'entre nous furent blessés en allant ravitailler les pièces en passant sur les ponts qui traversent la Meuse. Moi-même, un jour, je fus pris sous le feu régulier d'une pièce allemande alors que j'allais ravitailler une Redoute. J'ai été repéré par un ballon captif (saucisse). Arrivé à la Redoute, un obus fusant éclata au moment où j'entrais, blessant les deux sentinelles. J'eus beaucoup de chance.

Début hiver 1916/1917, on a été envoyés au sud de Soissons. Nous étions logés aux abords des carrières de pierre. Le secteur était assez tranquille. C'est d'ici que nous sommes partis à Toulouse, cantonnés à Castanet, en formation pour rejoindre l'Armée d'Orient. Nous passâmes le mois de décembre jusqu'à la mi-janvier 1917. 

On nous envoya alors en permission pour 10 jours à tour de rôle.

Je passais la moitié de ma permission à Marseille, l'autre à Prads.

1917 -  Marseille - Malte - Vardar - Monastir
Vers le 15 janvier, nous partîmes de Castanet, par train, pour Marseille où nous étions cantonnés au rond-point du Prado (Parc des Expositions).

Prado1

En remontant la Canebière, arrivé à l'angle du cours St Louis, on m'avait donné un attelage à conduire, le conducteur ayant déserté à Toulouse, je le remplaçais provisoirement, le cheval porteur a glissé et me voilà au milieu de la chaussée. Des curieux ont aidé le cheval à se redresser avec moi dessus, sans aucun mal pour personne.

Arrivé au campement je pris le tram pour aller voir l'oncle à la Vieille Chapelle. Il fut bien surpris de me voir. J'allais me renseigner chaque jour pour savoir le jour du départ et je passais ainsi quelques jours en famille. 

Je fus avisé un matin que nous embarquions l'après-midi, sur un cargo anglais, lequel craquait de toute part.  Il n'était sûrement pas neuf.

Ce voyage dura huit jours après avoir fait escale  à l'île de Malte pour nous soustraire aux sous-marins allemands. Un bateau du convoi, le dernier, fût torpillé à l'entrée du port de Malte

Malta_fleet

...sans leurs vêtements et la majeure partie nous revînt habillée qui d'une façon, qui d'une autre.

Après plusieurs jours à Malte, nous changeâmes de port et allons dans la baie de Lavalette.

Malte_la_valette

Nous passâmes en Grèce par le détroit de Corinthe et arrivâmes dans le port de Salonique sans encombres.

salonique

Après le débarquement, on nous dirigea sur le camp de Zetinlik à plusieurs kilomètres de la ville. Ce camp se trouvait dans la plaine de Vardar. Pas un arbre, pas une ferme, la voie de chemin de fer à proximité et nous étions couchés sous des toiles de tente.

Nous avons subi un mois de mauvais temps, pluie, vent. Les tentes étaient arrachées, le fourrage des chevaux enlevés, enfin, un vrai désastre.

fronOrient_1917

En février 1917, nous nous mettons en marche le long de la plaine de Vardar, traversant les rivières, marais à guet, ou pullulaient les sangsues qui collaient aux pattes des chevaux ou a leurs naseaux quand ils buvaient.

Vardar

Après quelques jours de marche, nous arrivâmes à Monastir où on nous mit en batterie au pied de la cote 204, au nord de la ville. On avait, à peu de distance, une mosquée avec un minaret et le cimetière musulman. On entendait le mufti chaque matin dire la prière et en même temps il signalait à l'ennemi nos emplacements, ce qui nous attira un jour des bombardements. Le mufti fût arrêté et la tranquillité revint pour quelques temps, jusqu'au 10 mai au soir (jour de mon anniversaire).

Monastir_photo

Ce soir-là nous fûmes bombardés par obus à gaz jusqu'à 4 h. du matin. Toute la nuit, j'ai fermé la culasse du canon et tiré le cordon de mise à feu car en position j'étais soit chargeur, soit tireur.

Au cessez-le-feu, j'avais tellement respiré des gaz, malgré le masque protecteur, que je tombais derrière l'affût du canon. Le lieutenant commandant la section fit monter tous les hommes sur un balcon de la maison où nous étions cantonnés afin d'être au-dessus de la nappe de gaz. S'apercevant de mon absence, il fit redescendre plusieurs collègues pour voir où j'étais. Ce fut un nommé Charles Dauphin, maître pointeur qui me trouva et me remonta sur ses épaules. Je n'étais pas le seul à être atteint, une dizaine des nôtres avaient plus ou moins respiré ces gaz maudits, dont le maréchal des logis de la 2ème pièce, Mosse originaire de Montpellier.

On nous conduisit à l'infirmerie. Là, le major, Docteur Allemand, originaire de Marseille, nous garda pendant quelques jours en observation pour se rendre compte si vraiment nous étions malades. Il couchait dans la même pièce que nous.

On nous évacua au bout de quelques jours à l'hôpital temporaire de Florina en Grèce, proche de la frontière albanaise, où je fus bien soigné pendant 4 mois. Je reçus la visite d'Abel Besson de La Javie.

Florina_hopital

Pendant ce temps, mon régiment fut envoyé à Athènes lors de la rebellion de l'armée grecque. 

Ce fut sur mon lit d'hôpital que mon capitaine Tuhaillon, originaire de Toulouse vint me remettre la Croix de Guerre.

Au bout de plusieurs mois de soins, on me garda comme aide-infirmier jusqu'à ce que le capitaine vint voir comment ça allait. 

C'est alors qu'au retour de mon unité d'Athènes, je rejoignis ma batterie à l'ouest de Monastir, au village de Lacsse (région de Peristeri) où on me mis comme cuisinier  au début de l'hiver 1917/1918.

Monastir_ravitallement

Nous passâmes l'hiver à flanc de montagne (nord du Peristeri) dans une forêt de hêtres. C'est là qu'un après midi où j'étais en train de ramasser du bois mort, je vis un fantassin venir à moi en suivant la piste de ravitaillement. C'était Albert Bertrand, lequel je n'avais pas revu depuis que mes parent m'avaient conduit de Prads à Bourg d'Oisans (j'avais 6 ans). Il était dans un régiment d'infanterie dans notre secteur et ayant appris que j'étais là par ses parents de Prads, il me cherchait. A la suite de cette retrouvaille en pareil endroit, on était souvent ensemble. Chaque fois qu'il y avait une petite fête, il en était.

C'est aussi là qu'un copain de la 2ème section mourut dans me bras après avoir reçu un éclat d'obus en haut de la cuisse droite, sans que je puisse faire quelque chose pour lui, tellement la blessure était haute et profonde. Il se nommait Mondant (1), originaire de la Lozère.

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J'eus plusieurs incidents avec les sous-officiers de la section au sujet de la cuisine. Ils voulaient un plat à part pour eux. Je leur demandais la marchandise ou de l'argent pour l'acheter car je ne voulais pas enlever ce qu'il fallait sur les rations des camarades. Cela n'a pas plu au chef de section Padovani qui voulut me punir. J'eus la visite du capitaine et après explication, tout fut fini et on ne me parla plus de rien.

(1) Probablement MONDAN Adrien Emile, de Bourg Saint Andréol (07), Mort pour la France  le 17 mars 1918 à Brusnik (Orient)

                                          A suivre .................