de Jean-françois Burais

LE 6è B.C.A. à la bataille de la Marne (4)

Vendredi 11 septembre 1914
9h – l’ennemi semble avoir abandonné ses tranchées. Une patrouille de la 4ème Cie vient à la lisière du village et trouve cette lisière libre.

9h20 – l’artillerie allemande tire sur le village. Ce sont des coups de 105 à shrapnels et obusiers. La 4ème Cie avance tout entière avec précaution vers la partie sud du village et vers la Tuilerie.

9h30 – dans les tranchées allemandes à gauche du village, on trouve 3 mitrailleuses, des caisses de cartouches ainsi qu’un matériel important abandonné précipitamment.

10h50 – la 4ème Cie est au village. Le reste du bataillon est à cheval sur la route de Couvonges à Vassincourt. A cet instant une batterie française installée avec le 24eme Chasseur, en arrière de la côte 142, tire sur les compagnies.

11h45 – le bataillon est arrêté et se retranche contre les effets de l’artillerie qui se trouve dans les bois de Soulagnes. Le 24ème bataillon de Chasseurs qui n’a pas eu la précaution d’envoyer une patrouille jusqu’à la crête en avant, ne s’est pas aperçu que cette crête est évacuée, ainsi l’artillerie française n’aurait pas tiré sur le bataillon.
Le bataillon se porte plus à gauche pour s’assurer qu’il n’y a plus d’Allemands sur le flanc.

La 4ème Cie atteint Vassincourt, appuyée par le bataillon.

13h10 – prise de Vassincourt. Le premier, le 6ème bataillon de chasseurs à pied occupe le village de Vassincourt. En rentrant dans Vassincourt une batterie d’accompagnement du 24ème nous tire encore dessus, sans mal heureusement. Colère du commandant.

Une odeur fétide se dégage des ruines et des décombres. Les blessés, allemands comme français, ont été brûlés par l’incendie. Le village et ses abords présentent un spectacle d’inoubliable horreur. Pas une maison intacte, des morts partout, Le tir de la batterie de 75 a été terrible. Les tranchées allemandes sont littéralement comblées de cadavres. Des cadavres calcinés dans les décombres, des canons, des mitrailleuses et même des blessés du 112ème et du 24ème et Allemands que ces derniers ont abandonnés en se retirant.

Avant d’abandonner Révigny et Vassincourt, les Allemands y mirent le feu en jetant, dans les foyers allumés par eux, soit du pétrole, soit des tablettes de poudre comprimée. Je tiens ces renseignements d’un prisonnier blessé.
Je retrouve l’officier allemand tombé sur le rebord de la tranchée que nous avions pris à partie avec notre mitrailleuse. Elle est littéralement remplie de cadavres ennemis qui baignent dans leur sang. J’en compte soixante dix. Aucun n’a été épargné. Les premiers, criblés de balles, les derniers, moins mutilés, mais dont la face semble encore torturée dans la mort par un rictus d’agonie.

Une bonne vieille sort d’une cave à moitié folle.

19h – le commandant demande encore une batterie de 75 qui arrive et bombarde à 1080 et 900m. des tranchées allemandes au N-O du village. Le feu paraît très efficace cette section bat les lisières des bois N en avant et sur la droite du village.

20h – le bataillon se fortifie dans le village et la ligne d’A.P est à 200 m en avant et sur la droite du village. Des patrouilles poussent des reconnaissances jusque sur les hauteurs de la cote 185 que la 4ème Cie réussit à occuper le lendemain.


Le ravitaillement ayant fait défaut les 8, 9 et 10, le commandant donne l’ordre de récupérer tout ce qui sera possible (poules, cochons, conserves etc..). Nous trouvons pas mal de vin dans les caves et celliers. Nous nous croisons tous avec des bouteilles des meilleurs crus sous le bras. Je vois le chasseur Faisandier, boucher d’occasion, qui après une lutte épique, s’empare de deux porcs en les attachant chacun par une patte. Les bêtes ne sont pas d’accord, l’une part vers la droite et l’autre par la gauche. Faisandier pour excuser son larcin tape sur eux à tour de bras. Le commandant le voit et lui dit en le regardant : « Ne te donne pas tant de mal ; tu n’y arriveras pas à les réconcilier : l’un est boche et l’autre français ! »
L’auberge qui se trouve près de l’écluse a été mise à sac par les Allemands, ils ont tout pillé ou détruit. Pourtant dans la salle où gisent, les tables, les tonneaux et les bouteilles cassés, reste fixée à l’un des murs une photographie du président. Ils voulaient s’en doute qu’il puisse contempler leur œuvre de destruction.

Durant toute la journée, défilèrent inlassablement sur le canal des cadavres allemand. Ils allaient, le ventre gonflé, en des poses diverses, tout doucement, comme pour se faire admirer.
Nous formons un cercle de camarades, afin de boire ensemble à la victoire si bien que le soir, malgré la pluie je dors à poings fermés et je ne suis pas le seul.

A noter : que pendant les 3 jours de combat, nous n’avons pas vu de brancardiers divisionnaires. Beaucoup de blessés, relevés la nuit sont morts sous nos yeux avant d’avoir pu être évacués. Les brancardiers de corps étaient insuffisants et ils devaient aller jusqu’à Véel à 6 km.

Les premiers donnaient paraît-il comme excuse de ne pouvoir avancer, les routes étant bombardées, ils se contentaient de recueillir à Véel les blessés qui avaient pu s’y rendre eux-mêmes et ceux qu’on leur apportait.

A noter également la façon déplorable du fonctionnement du service de santé et cela depuis le début des opérations. Au bout de quinze jours les corps de troupes n’avaient plus de teinture d’iode pour désinfecter les plaies. Pas de moyen d’évacuation rapide. Les voitures d’ambulances divisionnaires servant au transport des bien-portants de l’arrière. Tout est organisé par les corps avec des moyens de fortune. Je veux bien admettre qu’on n’avait pas pu prévoir une guerre aussi meurtrière, mais on avait bien prévu que le médecin divisionnaire s’occuperait d’hygiène jusqu’à nous empoisonner quelquefois pendant les courts séjours que nous passions en cantonnement, alors que tout le monde ne désirait que le repos et la tranquillité.

Par contre, le ravitaillement en vivres n’a jamais manqué, mais par suite de nos déplacements rapides et imprévus, le train régimentaire ne savait ou ne pouvait nous rejoindre alors que nous manquions de vivres, eux étaient obligés d’abandonner le long des routes, leurs denrées périssables.

Pertes des journées des 8, 9, 10 et 11 : 18 tués, 96 blessés, 11 disparus