Par Jean-François Burais

(suite 1)

Mardi 8 septembre 1914. 
4h30 – l’ennemi tient Vassincourt qui est attaqué à droite par le 5ème Corps, au centre par le 112ème, à l’Ouest par le 6ème. Les 1ère et 6ème Cies gagnent la cote 187. La 4ème, débouchant du bois de Soulagnes franchit la Beuse et marche sur l’éperon boisé à 1 km au sud  de Vassincourt.

Vassincourt a été sérieusement mise en état de défense par une brigade Wurtembergeoise.

Ce village se trouve sur une éminence qu’entoure une série de crêtes.
La 5ème Cie à gauche prenant comme direction la Tuilerie s’avance par la lisière du bois à gauche avec la section de mitrailleuses. La 2ème marche derrière la 5ème, la 3ème derrière la 4ème.

Nous devons occuper une série de crêtes.

Avec la compagnie que j’accompagne nous devons occuper l’une d’elle. On doit servir de liaison entre deux bataillons. Il n’est pas facile d’aborder cette crête, l’ennemi la tient en surveillance, ainsi que la ferme de la Tuilerie et y dirige des feux nourris, chaque fois qu’un élément veut y prendre position.
Alors que le commandant de compagnie réfléchit au problème, surgit le commandant.

Après une brève discussion entre les deux officiers nous voilà déployés en tirailleurs, avançant sur la crête poussant devant nous un nouveau genre de couvert.
Chacun d’entre nous a devant lui un fagot de bois. C’est la poussée offensive des buissons qui marchent. Ceux qui soutiennent que dans la guerre, la ruse et les moyens de fortune ne sont plus de mise ! 

7h45 – 4 compagnies et la section de mitrailleuses occupent la croupe boisée orientée N-E, S-O entre la Beuse et Vassincourt. Les Cies se retranchent sur leurs positions.

L’infanterie allemande paraît être nombreuse et bien retranchée, on aperçoit des emplacements de batteries et des mitrailleuses. Sur ordre nous ouvrons le feu.
J’entends non loin de moi le cri répété et stupide d’une oie apeurée. C’est la fidèle compagne d’un chasseur de la compagnie qui la traîne depuis hier soir de la ferme du Goulot. Il n’a pas voulu la sacrifier, et pendant plusieurs jours, il va la traîner. Elle se comporte bien au combat, me dit-il. Elle mérite de vivre encore quelques heures et du reste elle nous portera bonheur.
Avec ma pièce je me porte sur la gauche de la compagnie et rejoint mon chef de section le Lt Creutzer. Bien dissimulés derrière un bosquet, nous prenons pour objectif la ferme de la Tuilerie.
Non loin de moi, un chasseur prend à parti un allemand qui rampe avec peine. Il est repris à l’ordre par son camarade : « tu tires sur un blessé ?», « oh ! Non répond-il fait semblant …. Et puis d’ailleurs, tant mieux je vais pouvoir le tuer plus facilement. »

Un jeune sergent de la 5ème Cie qui nous épaule, est blessé au genou ; le caporal Séassal, que les cris dérangent fait taire le blessé.

10h45 – le bataillon reçoit l’ordre du général de Division de se porter à l’écluse.
La lutte bat son plein. Nous apercevons des groupes d’allemands qui se défilent du village de Vassincourt vers Tuilerie. Ce sont des fuyards, talonnés, la baïonnette dans les reins par une charge du 112ème, qui les mènent jusqu'à l’entrée du village, mais ils ne peuvent aller plus loin, car tous ceux qui la conduisent sont fauchés par les mitrailleuses ennemies.
Nous en profitons pour tirer sans relâche sur ces groupes d’allemands, à chaque fois que l’un d’eux ce montre notre mitrailleuse se met en branle.

11h – nous entendons dans le vallon entourant l’éminence où nous sommes, un bruit lointain de fifres et de tambours accompagnés de chants. Ce bruit va s’accroissant, devient plus rapide cette mélopée fait place peu à peu à des cris sauvages. Qu’y a t il ? A ce moment le 24ème Bataillon de Chasseurs qui tenait les bois à gauche et le bois de la Verrerie, surpris par une contre-attaque, se replie rapidement, vient se jeter dans le flanc de la ligne de résistance du bataillon.

Une brigade allemande au pas de course prononce sur notre gauche une contre-attaque ; les uniformes gris déferlent dans la prairie. Ils semblent poussés par une force invisible, et bien qu’ils commencent à tomber en grand nombre, on en voit toujours d’autres qui les remplacent.

Les Allemands poursuivent le 24ème énergiquement et les tranchées du 6ème sont prises de revers. Le lieutenant Creutzer qui a compris la situation demande au plus gros de la section de mitrailleuses de rejoindre le bataillon. Voilà que, de la contre attaque allemande se détachent des unités qui montent vers nous. A travers les vergers elles se déploient pour l’assaut. Et toujours ce bruit de fifres qui redouble, cette musique monotone et lancinante.
Nous ouvrons le feu sur l’ennemi qui approche.
Cela ne sert à rien. Les voici à quelques mètres. Nous allons contre-attaquer et dégringoler sur eux. Instinctivement nous mettons la baïonnette aux canons. Le lieutenant de Bertrand s’avance devant nous et crie de toutes ces forces : « en avant ! A la baïonnette ! ».
Ce qu’il s’est passé durant cette minute là, je n’en sais véritablement rien. Je vois encore quelques détails, mais l’ensemble se noie comme un brouillard. Je vois Cabannes, qui nous a tous dépassés de 5 à 6 mètres, brandissant son arme comme un fou enfonçant sa Rosalie dans le ventre des allemands qui l’entourent. Lui-même est blessé de 4 coups de baïonnette et d’une balle. J’entre-aperçois un officier appuyé contre un arbre, et qui à trois pas de moi se permet de me mettre en joue. Je lui tire dessus. Avant qu’il n’ait touché terre un camarade le cloue contre l’arbre avec sa baïonnette.
Devant moi un chasseur trop avancé. Au moment où il se retourne pour revenir vers nous, un Allemand le poursuit et lui plonge sa baïonnette dans les fesses, celui ci se retourne et lui plante la sienne dans la bouche.
Je vois un blessé allemand, attrapant un de nos hommes par le pied, le fait trébucher sur lui-même. S’en suit un corps à corps d’hommes roulés sur le sol, et se servant de leurs baïonnettes comme d’un poignard.
Enfin c’est fini pour l’instant. Je m’aperçois que nous avons rejeté les Allemands dans le fond du ravin. Mais ils vont revenir, ils sont plus nombreux.
La deuxième attaque allemande se dessine. Ils remontent vers nous.
Personne n’attend les ordres, et nous tombons sur les assaillants spontanément. C’est de nouveau la mêlée sanglante. Plus rien ne compte, il n’y a que des hommes qui défendent leur peau, la bouche ouverte, les traits contractés, le regard halluciné. On marche sur les blessés et sur les morts, Allemands ou Français, uniformes grisâtres ou bleus. On entend leurs cris de douleur et d’agonie. Et pour une seconde fois l’ennemi fait demi-tour.
Le bataillon se dégage en contre-attaquant avec ses 2 compagnies de soutien. La 2ème compagnie en tête charge à la baïonnette, mais est contre attaquée par des forces supérieures pendant que le reste se replie lentement et en bon ordre sur Véel.
Des 120 hommes de la compagnie partis à la contre-attaque, seuls quarante huit répondent à l’appel.

15h – notre attaque sur Vassincourt a échouée et la 57ème Brigade se reforme à Véel.

Les différents corps se regroupent peu à peu. Ils arrivent l’un après l’autre. Nous sommes épuisés. On lit dans nos yeux la fatigue et nous traînons misérablement.
Le bataillon se reforme, tandis que nous attendons les ordres. Le commandant appelle les officiers. Peu de temps après les ordres tombent sans appel : « Tenez-vous prêts à partir dans une demi-heure, la division va recommencer son attaque ».
J’avoue qu’un sentiment de révolte nous traverse le cœur. Nous n’avons pas mangé, nous n’en pouvons plus

17h – la 57ème Brigade en deux colonnes se porte sur Vassincourt, le 6ème Bataillon de Chasseurs reçoit la mission de tenir jusqu’au sacrifice. Conformément aux ordres du commandant en chef : « l’heure des derniers sacrifices est arrivée. Il s’agit maintenant de tenir sur place et de mourir plutôt que de céder le terrain ».

19h – le bataillon arrive sur la crête en face de Vassincourt. La brume s’est levée, et la pluie commence à tomber.
Le bataillon reprend sa marche contre l’ennemi.
Le bataillon est placé derrière le 111e d’infanterie avec ordre de tirer sur tous les fuyards.

Marche à travers bois, le 111e fait un vacarme infernal . Nous sommes obligés de pousser des fractions entières de ce régiment.
(à suivre)