Dieuze 19-20 aout 1914      
récit reconstitué par Maurice Mistre-Rimbaud

Le 19 août, à 4h. du matin, le 15ème Corps s'élance.

L'ambiance est lourde et tendue.

"Cette fois-ci ça y est. Tu y es mon vieux, c'est pour de bon !" (6)

Pourtant informé, Castelnau avise ses divisions "qu'elles n'avaient rien devant elles". C'est le traquenard !

173ème R.I. de Jean spinosi arrive en réserve à Dieuze.

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La 29ème D.I. passe Dieuze et s'achemine vers Bidestroff dans une région occupée depuis 1870 (44 ans déjà !!!), organisée, jalonnée et signalée pour l'artillerie ennemie.

Du côté de la 30ème D.I., à 6h., le 55ème R.I. en marche d'approche franchit la Seille sur des ponceaux organisés par le 7ème Génie, traverse Dieuze avec le 61ème R.I., puis Kerprich. A la sortie de ce village s'engage le premier combat.

Le 55ème R.I. d'Aimé Vidal a pour objectif une ferme située entre la voie ferrée Dieuze-Vergaville et la corne nord-est d'un bois. Sous un feu violent d'artillerie lourde, le 3ème bataillon progresse jusqu'à la hauteur au sud-ouest de Guébling.

"Arrivons à 9h. au pont du chemin de fer, les obus nous arrêtent, on les regarde tomber avec curiosité, car c'est
pour la première fois qu'on les voit de si près. Les Allemands tiennent bon et arrêtent notre marche sur Berlin  . Le combat est acharné. Le soir nous transportons beaucoup de blessés."
(7)

Le 61ème R.I. avec Antoine Bay, à peine engagé dans la plaine de Vergaville, est accueilli par un violent feu de mousqueterie.

Le 58ème R.I. après avoir traversé Dieuze, a pour mission d'assurer la liaison entre le 20ème Corps d'armée dans la forêt de Koeking, au carrefour des routes Kerprich-Lidrequin et la route forestière.

Le 29ème marche sur Vergaville où une courte résistance ennemie se produit.

Le 3ème R.I. est en réserve de Division.

La fusillade fait rage en avant.

Le 112ème R.I. de Louis Trémallat se rassemble à 7h30 à 1 200 mètres nord-est de Dieuze, entre la route de Vergaville et le ruisseau de Verbach.

A 10h. il reçoit l'ordre d'attaquer par le sud le village de Bidestroff.

Le 111ème R.I. ayant pour objectif la cote 230 au nord du moulin de Bidestroff, longe le ruisseau de Verbach au nord du canal des Salines. Les hommes avancent dans la plaine bordée de collines où les Allemands sont retranchés. Pendant dix heures , c'est une pluie de fer !

Sous ce bombardement, Alfred Allègre du 111ème R.I. et Louis Trémallat du 112ème R.I. se plaquent au sol, formant la tortue, leur barda sur la tête pour se protéger des marmites, puis bondissent en avant.

A midi, le 112ème et le 141ème R.I. enlèvent Bidestroff, en passant par la ferme Steinbach.

"Elle s'empare de Bidestroff, malgré la mort qui fauche ses rangs ; elle se cramponne à la terre, mais vraiment ç'en est trop, le sang coule partout, partout des morts, des blessés qui hurlent et la mitraille traîtresse taille et retaille dans cette chair déjà pantelante, ou à l'agonie". (8)

Le 111ème R.I. s'en va occuper la ferme Wolfert, à droite.

Vers 21h., les Allemands attaquent Bidestroff, où sont retranchés le 112ème et le 141ème R.I. Ils résistent toute la nuit, sous un feu incessant.

Le 20 août, encouragée par un brouillard qui règne sur tout le champ de bataille, débute la grande contre-attaque allemande.

"A 5h30 du matin, l'ordre est donné d'attaquer les positions françaises à l'ouest de Dieuze. Les Français avaient une position avancée dans les bois de Monack au nord-ouest de Vergaville. En dépit des obstacles (l'avoine très haute  en était un dans les champs), nos mitrailleurs eurent bientôt raison de ces résistances. L'attaque à la baïonnette fut ordonnée contre l'aile droite. Les Français durent regagner leurs positions principales d'où leur artillerie tâchait de nous arrêter, mais en vain. Nous avançions toujours. Les champs jonchés de cadavres français montrent l'acharnement de la lutte. Notre artillerie prit l'ennemi sous ses feux. A gauche, les Français se replient sur Dieuze. Le chemin de Vergaville à Guebling était jonché de pantalons rouges"  (9)

Dès la pointe du jour, la fusillade et la canonnade recommencent.

Dans les années 20, les survivants qualifieront ce vécu d'holocauste. 

Depuis 5h45, la gauche du 15ème Corps est attaquée elle aussi, au nord-ouest de Kerprich. Le 2ème bataillon du 173ème R.I. a été envoyé dans la forêt pour couvrir la gauche de la 30ème D.I., mais le 55ème R.I. l'ignore : Il devait en résulter un incident regrettable.

Les Allemands progressent dans la forêt de Bride où la liaison avec le 20ème Corps est mal assuré par ce bataillon du 173ème R.I., et qui , à la suite d'un ordre mal compris, s'est replié vers le sud et a découvert le 59ème brigade.

"Le matin à l'aube, commencement du combat, toujours dans les bois ; beaucoup de camarades disparus" (10).
A 6h. du matin, des éléments d'abord clairsemés puis de plus en plus nombreux commencent à refluer du bois de Monacker.

"Maintenant, l'ennemi marche : il s'avance vers nous en lignes par petits bonds. Chaque tirailleur traîne avec lui une gerbe de blé ou d'avoine qu'il met devant lui dès qu'il s'arrête. Je vois tout cela très bien" (11)

Le 2ème bataillon du 55ème R.I. est anéanti. Le 3ème bataillon de son côté, se replie à Vergaville avec le 40ème R.I.

La 30ème division résiste jusqu'à 10h, alors lui parvient l'ordre de se replier. A droite, le 61ème R.I. abandonne Vergaville et bat en retraite.

Une fusillade plus intense encore éclate dans la forêt. Un mouvement de panique se produit dans les rangs du 173ème R.I. de Corse et du 55ème R.I. d'Aix/Privas. Il y a eu une confusion dans la forêt, les deux régiments se sont tirés dessus !

Au pied de la forêt de Bride-Koeking, l'Ardéchois du 61ème R.I. Antoine Bay, le Grand-Combien du 55ème R.I. Aimé Vidal et le Corse du 173ème R.I. Jean Spinosi, succombent au champ d'honneur. Ils avaient tous les trois 25 ans.

Au nord-est, l'infanterie bavaroise déferle par vagues énormes sur les positions françaises.

"Bientôt, pendant que le soleil se levait, nous eûmes une vision qu'il vaut vraiment la peine d'évoquer. Environ à 800 mètres de nous se profilait une crête. A cette crêtee apparurent d'abord les patrouilleurs, puis les unités ennemies qui, brusquement , se déployaient lorsqu'elles arrivaient à la ligne de faîte. On voyait les fantassins grisâtres se porter en courant vers la droite et vers la gauche, et dégringoler la pente au plus vite pour aller chercher un abri dans un chemin creux, en progressant droit sur nous" (12)

Le 112ème R.I. de Louis Trémallat se maintient péniblement à Bidestroff où il avait passé la nuit. A 4h50, pris à partie par un feu violent d'artillerie, combiné avec un mouvement offensif de l'infanterie allemande, des fractions du 141ème R.I. commencent à battre en retraite.  Vers 8h. l'ennemi à droite franchit le canal des Salines. Presque tout un bataillon est fait prisionnier. Le reste du 141ème abandonne, lui aussi, la position vers 9h.

A 10h, l'ordre de repli est donné ! En position sur 2km Bidestroff-Wolfert, le 111ème R.I. d'Alfred Allègre ne reçoit pas cet ordre, car ses agents de liaison envoyés aux nouvelles ne sont pas revenus.

Le 111ème R.I. avait été également attaqué avec violence dès 4h sur la position 230-Wolfert-222.

Wolfert est abruti par les marmites et des défenseurs anéantis. Il y résiste avec vigueur et ténacité jusqu'à 7h30. Son 2ème bataillon en vient même au corps à corps et doit laisser deux de ses compagnies aux mains de l'ennemi. Attaqué violemment de front, cerné par l'ennemi, le 111ème R.I. est obligé de se replier.

Cette matinée, la 29ème D.I. dont les 111ème et 112ème R.I. s'en acquittera au prix d'un lourd tribut. L'Azuréen Alfred Allègre, 29 ans et le Varois Louis Trémallat, 24 ans succombent à Bidestroff, après seize jours d'une campagne guerrière dantesque et inimaginable.

Les rescapés, à bout de force, retrouvant en chemin des fantassins égarés, se replient au sud et au nord de l'étang de Lindre, lieu où, en d'autres circonstances, nichent les cigognes. Toute la plaine de Dieuze est soumise à un feu formidable d'artillerie, d'infanterie et de mitrailleuses de l'ennemi qui est déjà au moulin de Bidestroff.

Commencé en bon ordre, le mouvement de repli se précipite. Dans l'eau jusqu'au cou, parfois à la nage, le ruisseau et le canal des Salines sont franchis, certains se noient.

A la douleur de ce repli, s'ajoute la tristesse d'abandonner sur le champ de bataille des morts non encore ensevelis, et des blessés, qui, laissés après quelques soins hâtifs, sur le terrain de combat ou dans les villages voisins, allaient être capturés par l'ennemi et commencer le dur calvaire d'une longue captivité.

Les 23ème et 27ème B.C.A., reformés rapidement vers midi, reçoivent l'ordre de se porter à Gelucourt, pour protéger le mouvement de repli de la Division et l'écoulement des convois et de l'artillerie du Corps d'Armée.

Deux mamelons dominant au nord le villge et masquant, vers le sud, la vue de la plaine à travers laquelle se retirent les troupes, sont hâtivement organisés par les deux bataillons qui s'y accrochent jusqu'au soir. Malgré la pression de l'ennemi, qui se glisse jusqu'à distance d'assaut à travers bois, malgré le feu de mitrailleuses invisibles qui battent sans relâche la position et déciment le détachement, le sacrifice de ces hommes, permet la retraite du 15ème Corps.

Bien avant la nuit, la plaine est libre, les convois se sont tous écoulés. Le reste de l'héroïque détachement bat en retraite à la nuit tombée.

Espinasse, commandant le 15ème Corps, recense les pertes de ces deux jours. Il a perdu 9 800 hommes et 180 officiers. Les effectifs rassemblés permettent la reconstitution d'un bataillon aux 40ème, 58ème et 111ème et deux aux 3ème, 55ème, 61ème, 112ème et 141ème.

Chez les Chasseurs, il ne reste que 1 200 hommes au 6ème,  350 au   23ème, 1 300 au 24ème et 550 au 27ème.

Depuis le 10 août, 12 846 hommes ont été mis hors de combat au 15ème Corps.

A Paris, en guise d' "épitaphe" de ces malheureux, paraît un article incendiaire dans LE MATIN contre ces "troupes de l'aimable Provence" accusées d'avoir  "lâché pied devant l'ennemi" , article dicté par Messimy le ministre de la guerre en personne au sénateur-journaliste Gervais.

La légende noire du 15ème Corps venait de naître.

Vexations publiques, insultes, refus de soins aux blessés, renvois en première ligne avant guérison "pas de lâches à l'hôpital !" seront leur lot quotidien.

La stupeur sera à son comble quand on apprendra que plusieurs soldats du 15ème Corps furent fusillés pour l'exemple pour abandon de poste par mutilation volontaire, sans instruction, ni interrogatoire préalables.

Ils avaient quitté leurs oliviers pour les mirabelliers, leurs collines provençales pour les côtes lorraines, eux qui pour la plupart, n'étaient jamais sortis de leurs "bastides".

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(6) Réflexion d'un du 141è R.I.

(7) Journal d'un du 55è R.I.

(8) Carnet d'un du 112è R.I.

(9) Un combattant allemand

(10) Note d'un du 173è R.I.

(11) Carnet de route d'un du 61è R.I.

(12) Lettre d'un du 141è R.I.